Le Franc CFA, un néo-colonialisme?

Le 28 Novembre dernier Emmanuel Macron parlait en ces termes, au Burkina Faso, du Franc CFA : « le franc CFA est un non-sujet pour la France ». Mais voilà, les sujets qui nous passionnent en Europe n’en restent pas moins des sujets lorsqu’ils animent d’autres peuples. La monnaie et la souveraineté en font partie.  A l’heure où, en Europe, beaucoup se posent la question d’un retour à une souveraineté monétaire peu de regards se posent sur l’Afrique et notamment sur la question du Franc CFA. Ce dernier, vestige monétaire de l’Empire colonial français, fût institutionnalisé en 1945 par la France sous le nom de Franc des Colonies Françaises d’Afrique. Le but est alors de s’assurer que les matières premières produites sur le continent Africain restent au meilleur prix même par temps de guerre et que, de manière générale, la stabilité monétaire soit assurée sur le continent après les temps de guerre. Si le Franc CFA, depuis l’indépendance des pays concernés, se nomme désormais Franc de la Coopération Financière en Afrique, il recouvre toujours la même réalité. 14 pays africains l’ont ainsi toujours pour monnaie nationale. L’Union Économique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) est composée du Bénin, du Burkina Faso, de la Côte d’Ivoire, de la Guinée Bissau, du Mali, du Niger, du Sénégal et du Togo. La Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC) est, elle, composée du Cameroun, de la République centrafricaine, de la République du Congo, du Gabon, de la Guinée équatoriale et du Tchad. Ces deux zones partagent la même monnaie mais sont réparties géographiquement entre les pays de l’Ouest (UEMOA) et les pays de l’Afrique Centrale (CEMAC). Les deux zones ont leur propre banque centrale et sont soumises aux principes suivants :

  1. Le Trésor Publique français garantit la convertibilité des francs CFA dans n’importe quelle autre monnaie.
  2.  La moitié des réserves de francs CFA doit être déposée par les pays qui l’utilisent auprès du Trésor Public Français.
  3. Le taux de parité entre le franc CFA et l’euro est fixe. (1€ = 656 francs CFA)
  4. Les transferts de capitaux au sein de la zone franc sont libres et gratuits.

Ces quatre règles sont complétées par une injonction : le contrôle par les pays de la zone CFA de l’inflation, c’est à dire de l’augmentation des prix des biens et services ainsi que de l’accroissement de la masse monétaire à disposition dans l’économie. Le principe de l’inflation est simple : quand des crédits sont accordés par les banques on a un accroissement de la monnaie en circulation dans une économie. Avec cet argent qui vient d’être acquis les ménages achètent des marchandises auprès des entreprises qui font donc du profit et qui, ensuite, rémunèrent leurs salariés (donc des ménages) qui vont à leur tour pouvoir acheter des marchandises. Lorsque beaucoup de crédits sont accordés par les banques l’argent en circulation devient conséquent et, sachant que la demande va augmenter pour une offre qui reste fixe, les prix vont aussi augmenter. Il y a donc un lien entre la quantité de monnaie présente dans une économie et l’évolution des prix. Pour s’assurer d’un taux d’inflation entre 2% et 4% les Banques Centrales auprès de qui les banques commerciales (celles que l’on voit dans nos rues) demandent des liquidités, ont le pouvoir d’influer sur les taux d’intérêts qui seront pratiqués par ces banques auprès de leurs clients. En s’assurant d’un taux d’intérêt fort elles peuvent réduire le nombre de crédits demandés (car demander un crédit n’est plus attrayant) et donc réduire la monnaie en circulation dans l’économie. On voit ici comment une politique monétaire peut impacter le développement économique d’un pays. Il nous faut maintenant mettre en perspective ces connaissances nouvelles afin de souligner les critiques qui sont faites au franc CFA.

Une faible inflation.

Le but principal de la zone franc CFA est donc de maintenir une inflation basse. Ainsi, les banques commerciales nationales ne prêtent que très peu aux citoyens africains qui en ont besoin, notamment aux entreprises, ce qui signifie moins d’argent donc moins d’investissement (car les entreprises ne peuvent se financer et les ménages ne peuvent consommer) et donc moins de développement économique. S’il n’y a pas de crédits il n’y a pas d’évolution de l’économie vers un modèle qui permettrait de créer des emplois, d’innover ou de répondre aux défis de la démographie. Le réel problème devient évident lorsque, par manque d’investissement national, les banques et multinationales étrangères viennent investir dans la zone franc. La convertibilité de la monnaie ainsi que la facilité du rapatriement des capitaux de la zone franc à la zone euro attire donc des capitaux étrangers qui rendent l’économie africaine dépendante de ces investissements.

L’absence de commerce intra-zone

Comme Kako Nubupko, l’ancien ministre de la Prospective et de l’évaluation des politiques publiques du Togo, l’explique la création d’une zone monétaire réunissant UEMOA et CEMAC ne s’accompagne pas d’augmentation du commerce intra-zone. La raison de cette monnaie commune sans commerce commun s’explique par la spécialisation économique des pays qui partagent cette même zone. Ces derniers étant spécialisés dans la production de matières premières le rapport que leurs économies entretiennent est de l’ordre de la substituabilité et non de la complémentarité.

A qui profite le franc CFA?

Alors, si cette monnaie ne profite pas aux pays qui la partagent, à qui profite-t-elle ? Nubupko argumente que le franc CFA profite à la fois à une élite africaine qui, car connectée à la mondialisation, bénéficie de la fixité du change pour déposer son argent en Europe en investissant dans de beaux appartements ainsi qu’aux grands groupes français qui investissent en Afrique afin de pouvoir exploiter ce qu’il y a à exploiter tout en pouvant rapatrier leurs capitaux en Europe.

Un véhicule qu’ils ne conduisent pas

Le franc CFA a un taux de change fixe avec l’euro. En effet, 1 € équivaut toujours à environ 656 francs. Cela signifie donc que bon nombre de pays de la zone subissent des fluctuations monétaires qui ne sont pas liées à la structure conjoncturelle de leurs économies mais qui sont liées aux manœuvres faites en Europe pour les économies européennes. Ces pays sont dans une voiture qu’ils ne conduisent pas et qui ne va même pas dans la direction qu’ils souhaitent. L’euro est une monnaie forte, c’est à dire qu’elle permet d’importer facilement mais constitue un frein aux exportations. Le franc CFA, de la même manière, est donc une monnaie forte qui inscrit les pays qui l’adoptent dans une logique d’importation constante. Ainsi, même si les crédits accordés et la monnaie disponible dans l’économie venaient à augmenter, ces derniers favoriseraient simplement les importations et non un rétablissement de la balance commerciale (la différence entre exportations et importations sur une période donnée).

Un développement souverain

Plus largement ici il est question de souveraineté et d’accompagnement du développement économique de l’Afrique. On estime que d’ici à 2050 un quart de la population sera africain (Unicef, 2014). Nous sommes donc face à un enjeu démographique et économique considérable. Parallèlement nous sommes en présence d’une monnaie qui favorise une dépendance aux investissements étrangers et aux importations, qui favorise la lutte contre l’inflation à la croissance, et qui ne donne pas les moyens aux citoyens africains d’effectuer leur transition économique. Continuer à financer les projets dans la zone franc par des aides au développement que l’on distribue au lance-pierre et dont les africains eux-même ne sont pas maîtres ne résout pas non plus le problème fondamental de souveraineté dont il est ici question. La tension qui existe entre une injonction de garder l’inflation autour de 2% et l’objectif de croissance de l’ONU fixé à 7% paraît intenable.

Le franc CFA, anecdotes

Le dernier point c’est celui de l’anecdotique, mais qui nous dit quand même quelque chose de la situation politique dans laquelle nous sommes. Le premier aspect c’est le fait que les billets des francs CFA soient uniquement imprimés en France dans les villes de Pessac et Chamalières. Même symbolique le droit de battre sa propre monnaie semble indissociable de la souveraineté d’un pays. De plus, entre les zones UEMOA et CEMAC, il n’est pas de commerce direct qui soit réellement possible car, pour commercer, il faut transformer les francs d’Afrique de l’Ouest en euros puis ces euros en francs d’Afrique centrale (et inversement). Tout cela semble tout même un rien archaïque dans une zone où, justement, la commerce interne devrait être favorisé.

 

En conclusion je tiens à préciser que, contrairement à Kako Nubupko, je ne me résigne pas à parler de « néo-colonialisme ». Je préfère parler de cette arrogance éternelle de l’Occident pour tout ce qui n’est pas elle-même (encore plus, très certainement, en Afrique). Néanmoins, dans le cas présent, la situation tient aussi au fait que les dirigeants africains ne souhaitent ou ne veulent développer de réelle volonté politique. Cette volonté existe pourtant au sein du peuple et des oppositions mais elle disparaît dans les plus hauts salons et dans les médias. Rien d’étonnant lorsque l’on sait à qui profite ce système. Je concède toutefois que cette situation, ces rapports de domination et de servilité, jouent sur un champs symbolique qui rappelle des dynamiques que l’on ne devrait plus rencontrer dans les relations entre la France et ses anciennes colonies. Toute une partie du spectre politique en faveur du maintien du franc CFA argumente qu’il serait compliqué pour ces jeunes pays de bâtir une nouvelle monnaie et des instances régulatrices. Il me semble plutôt que la réelle question réside dans la viabilité d’une nouvelle monnaie dans un contexte où la confiance et la spéculation jouent un rôle fondamental. Peut être nous faut-il donc recréer des marges de manœuvre au sein même du franc CFA afin d’accompagner la nécessaire quête de souveraineté et de transition économique africaine, recréer ainsi de la confiance sur le marché de changes, et ensuite envisager une explosion de la zone. Une fois de plus, les problématiques ici traitées raisonnent énormément avec les problématiques européennes. A croire, néanmoins, que la souveraineté, la lutte contre des élites mondialisées ou encore la croyance dans une relance économique ne résonnent pas de la même manière lorsqu’elles émanent de bouches qui ne sont pas les nôtres.

 

Références :

Interview et article de Kako Nubupko : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/11/29/franc-cfa-m-macron-il-ne-faut-pas-dormir-sur-la-natte-des-autres_5221951_3212.html

Très bonne vidéo sur le sujet : https://www.youtube.com/watch?v=OHg4YgccmPg

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