Une école humaniste, émancipatrice et intégratrice.

Les débats sur l’éducation sont souvent comme enfermés dans un éternel présent. Le temps des réformes est un temps cyclique qui, de suppressions de postes en réformes du temps scolaire, revient sans cesse à un même point de départ. Afin d’élargir le débat, et parce que je pense que les visions sont politiquement aussi importantes que les actes, il serait bon de revenir sur trois figures historiques indissociables de la question de l’éducation. A travers Rabelais, Condorcet et Renan c’est bien la vision d’une École humaniste, émancipatrice et intégratrice qui se dessine et qui, plus que jamais, doit nous éclairer dans les enjeux qui nous sont contemporains.

Rabelais, l’humanisme.

La lettre de Gargantua à son fils, publiée en 1532 par Rabelais dans le chapitre VIII de Pantagruel est, pour moi, la première pierre à l’édifice humaniste. Si le terme est souvent dévoyé, que les marionnettistes le rattachent à tout ce qui, de près ou de loin, parle de l’humain, il n’en reste pas moins un corpus littéraire qui, lui, nous parle du monde. Dans cette lettre Gargantua fait à son fils, Pantagruel, des recommandations en terme d’éducation et esquisse une vision qui mérite ici que l’on s’y attarde. En effet, le chapitre VIII du livre dresse le portrait d’une instruction qui, car plurielle, constitue un prolongement de l’âme. « En somme, que je voie en toi un abîme de science » demande Gargantua à son fils. Les journées de Pantagruel se découpent entre étude des langues, de l’histoire, de la géométrie, l’arithmétique, la musique, l’astronomie ou encore le droit civil. En grec, en latin ou en arabe l’éducation que reçoit Pantagruel est nourrie par une même soif de connaissances. Néanmoins, l’instruction de ce dernier ne s’arrête pas là. Car la figure de Rabelais c’est bien celle du gourmand, de celui qui regarde les savoirs et la nature avec cet appétit distinct pour le beau et le bon. C’est celui qui ingère, qui décrit les corps et les esprits qui débordent, qui s’immiscent jusqu’aux marges. Ainsi, Gargantua demande à son fils de s’appliquer à acquérir une connaissance profonde de la nature : « qu’il n’y ait mer, rivière ou source dont tu ne connaisses les poissons; tous les oiseaux de l’air, tous les arbres, arbustes et buissons des forêts, toutes les herbes de la terre, tous les métaux cachés au ventre des abîmes, les pierreries de tout l’Orient et du Midi. ». Ce rapport à la nature on le retrouve aussi dans l’appétit sans limite d’un Pangruel qui, lorsqu’il est à table, parle « du pain, du vin, de l’eau, du sel, des viandes, des poissons, des fruits, des herbes, des racines et de leur préparation » . Parler de nourriture, en somme, c’est parler du monde. La lettre de Gargantua à Pantagruel c’est ce fameux adage, « science sans conscience n’est que ruine de l’âme », qui, si on le comprend dans son acception athée, demande un juste équilibre entre les savoirs et la morale afin d’atteindre la sagesse. N’est sage que celui qui se nourrit de ces savoirs et s’attache à vivre dans le respect des autres. Le corps a aussi une importance toute particulière. Pantagruel et ses proches sont ainsi appelés à s’exercer le corps « comme ils s’étaient auparavant exercés l’esprit ». Outre les iconiques passages sur les excréments et autres flatulences des protagonistes l’aspect charnel de la littérature Rabelaisienne souligne que, du savoir à la nourriture, du corps à la morale, tout est question de gourmandise, d’appétit et de désir. Comprendre l’œuvre de Rabelais c’est peut être accepter de la remettre en perspective entre un âge médiéval jugé obscurantiste et une Renaissance qui, elle, prend le pari de remettre l’individu et les savoirs Antiques au cœur de la pensée contemporaine.

Condorcet, l’émancipation.

Dans ses Cinq mémoires sur l’instruction publique publiées en 1791, Condorcet se propose de réfléchir à la nature et à l’objet de l’instruction publique. Le premier constat qu’il fait est que « l‘instruction publique est un devoir de la société à l’égard des citoyens. ». Toute la pensée de Condorcet sur la question se comprend dans des dynamiques de dépendance et dans l’idée, notamment, que le peuple doit être éduqué pour devenir son propre souverain. Selon lui l’état social, s’il fait concourir des forces communes au bien-être des individus, n’est pas suffisant en terme de réduction des inégalités tant qu’il ne réduit pas l’inégalité « qui naît de la différence des esprits ». Car là où il y a inégalité d’éducation il y aura automatiquement dépendance. Ainsi, Condorcet n’inscrit pas la stabilité d’une société dans une égalité parfaite d’instruction mais dans une instruction qui garantit à tous l’indépendance. L’indépendance c’est cette possibilité donnée à quelqu’un de ne pas se référer à un tiers afin de déterminer sa propre vie. Celui qui sait, s’il sera toujours entouré de ceux qui savent plus, aura néanmoins la possibilité de tracer sa vie indépendamment d’eux. Condorcet ajoute à cela que l’inégalité d’instruction est une des principales sources de la tyrannie. En effet, la tyrannie use aussi bien de la force que de l’obscurantisme du peuple afin de se maintenir. Un peuple non éduqué est un peuple servile, ou tout moins susceptible de le devenir. Lorsque le savoir est concentré uniquement dans les mains de quelques-uns alors le dominé n’a d’autres choix que de « se livrer en aveugle à des guides qu’il ne peut ni juger ni choisir. ». Accompagner le mouvement du temps, voilà aussi une autre fonction que Condorcet donne à l’instruction publique. Selon lui « les nations qui s’avancent à travers les siècles ont besoin d’une instruction qui, se renouvelant et se corrigeant sans cesse, suive la marche du temps, la prévienne quelquefois, et ne la contrarie jamais. ». Condorcet prend pour exemple la constitution d’un pays et souligne que, si cette dernière doit faire partie de l’instruction publique, elle ne doit néanmoins pas être comprise telle une doctrine, dans une forme d’immobilité sacrée que l’on ne saurait questionner. Condorcet écrira en parlant du peuple « si on leur dit : Voilà ce que vous devez adorer et croire, alors c’est une espèce de religion politique que l’on veut créer ; c’est une chaîne que l’on prépare aux esprits, et on viole la liberté dans ses droits les plus sacrés, sous prétexte d’apprendre à la chérir. Le but de l’instruction n’est pas de faire admirer aux hommes une législation toute faite, mais de les rendre capables de l’apprécier et de la corriger. ». Ici, une fois de plus, le but est d’opérer un raffinement intellectuel qui permette d’éclairer le peuple afin que chacun puisse devenir « de plus en plus digne de se gouverner par sa propre raison. ». S’avancer avec prudence dans l’époque, embrasser la mobilité et accepter de gouverner par de nouvelles maximes, voilà aussi peut être un des projets de l’éducation. Là où certains pensaient que l’instrument légal pouvait suffire à réduire les inégalités Condorcet, lui, affirme : « N’imaginez pas que les lois les mieux combinées puissent faire un ignorant l’égal de l’homme habile, et rendre libre celui qui est esclave des préjugés ».

Ernest Renan, l’intégration.

Ernest Renan est peut être celui qui, dans son discours à la Sorbonne en 1882, fait le plus pertinente synthèse entre l’éducation et la Nation. En effet, le titre d’Éducation Nationale, s’il peut nous paraître naturel, est néanmoins le fruit d’un travail philosophique et politique. Selon Renan la Nation c’est ce principe spirituel composée de « la possession en commun d’un riche legs de souvenirs » et de « la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu ». Une Nation c’est donc un corps chaud, un « plébiscite de tous les jours » incarné dans une volonté commune de porter une histoire et de tendre à un projet. La Nation, en somme, c’est une prophétie auto-réalisatrice qui n’existe que parce que nous y croyons, et que nous y croyons ensemble. Il nous faut donc, afin d’incarner cette idée, pouvoir transmettre ce legs de souvenirs à ceux qui entrent dans la civilisation ayant précédée. C’est d’ailleurs en ce sens que le terme d’intégration ne doit pas être maladroitement utilisé uniquement pour parler d’immigration. L’intégration c’est l’incorporation dans des individus neufs d’une histoire, d’un récit, d’un passé qui nous appartient parce que nous décidons de vivre ensemble. La vision française de la nation doit être comprise en opposition à la vision allemande (notamment développée par Fichte) qui, elle, base l’appartenance sur le sang, la race et la langue. Renan, lui, déclare que « L’homme n’est esclave ni de sa race ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagne. ». Pour fabriquer la Nation il faut donc une instance publique et centralisée qui transmette à chacun les clés du monde dans lequel il arrive et qui mette en narration les réussites et les défaites, les gloires et les peines, de ceux qui, avant nous, bâtirent les fondations de notre civilisation.

L’éducation, telle que nous la concevons historiquement dans sa tradition française, se trouve au carrefour de l’humanisme, de l’émancipation et de l’intégration. Elle doit nous apprendre à être gourmand de la vie et du savoir, même s’il se révèle inutile. Elle doit nous apprendre à nous aventurer dans le monde avec un bagage intellectuel qui fasse de nous des souverains en devenir. Elle doit enfin savoir nous raconter ce pays dans lequel nous vivons et transmettre à chacun l’envie présente de prolonger un héritage et d’aspirer à un futur commun. L’école, en définitive, doit nous apprendre que l’Homme ne doit plus s’agenouiller devant le destin, les obscurantismes et les maîtres et doit devenir, dès l’aube de sa propre existence, majeur.

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