Daesh plus fort que jamais?

Définir et délimiter l’État islamique peut vite se révéler difficile. A l’endroit même de nos plus profondes certitudes, là où les passions envahissent la réflexion, il y a pourtant toujours de la place pour les mots. Je me propose donc aujourd’hui d’analyser les dynamiques qui sont celles de Daesh et la trajectoire globale que prend désormais le groupe terroriste. Si cette dernière nous semble aujourd’hui naturelle, car confirmée par les nombreuses attaques perpétrées en Europe, elle reste néanmoins le fruit d’un changement stratégique relativement récent.

Daesh et le terrorisme global

Selon le Global Terrorism Index (2016) le terrorisme global peut être défini comme « La menace ou l’usage illégal de la violence par un acteur non-étatique afin d’atteindre un but politique, économique, religieux ou social à travers la peur, la coercition ou l’intimidation. » (note : traduit de l’anglais). Afin de considérer une attaque comme découlant d’un terrorisme global il faut que cette dernière remplisse trois critères : l’intentionnalité de l’incident, l’usage de la violence ou la menace proférée d’une violence future ainsi que le caractère sous-national de l’acteur considéré. Le graphique ci-dessous retrace la trajectoire du terrorisme global et souligne, en considérant le nombre de morts causé par ce dernier, l’ampleur du phénomène. Le nombre de morts augmente de manière visible à partir de 2011 : date des printemps arabes qui signent alors le début d’une grande période d’instabilité politique dans la région ainsi que le début de la guerre civile en Syrie. En 2014 le Califat est déclaré par Daesh, commence alors une ascension fulgurante du nombre de morts causé par le terrorisme global.

TRAJECTORY OF VIOLENCE
© Global Terrorism Index 2016

Il existe donc un lien entre la violence grandissante du terrorisme global et le développement de la puissance de frappe de Daesh. Pour comprendre ce lien maintenant évident il faut revenir à la genèse même du groupe terroriste. Peu de temps après l’invasion américaine en Irak de 2003 Abu Musab Al Zarqawi fonde Tawhid wal Djihad. L’organisation deviendra dès 2004 une branche régionale d’Al-Qaida. A la mort de Zarqawi en 2006 c’est Abu Ayyub al-Masri qui prend la tête de l’organisation et qui la renomme « L’État Islamique d’Irak ». En 2010 Abu Bakr al-Baghdadi en devient le leader et, s’infiltrant dans la résistance syrienne durant les Printemps Arabes, se voit financé et armé par les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite. En 2014 Baghdadi déclare le Califat et affirme sa volonté de contrôler un territoire s’étendant sur Israël, l’Irak, la Jordanie, le Liban et la Syrie. Ce qu’il est important de retenir ici c’est que le groupe terroriste naît de l’instabilité géopolitique résultant des Printemps Arabes et de l’incapacité de la Libye, l’Irak, la Syrie et le Yemen à garantir une stabilité politique. C’est en partie parce que ces États deviennent des failed states que l’opportunisme politique de Daesh peut s’incarner.

Du territoire au terrorisme

En regardant les 20 attaques les plus meurtrières en 2015 (répertoriées par le Global Terrorism Index) on se rend compte que sept d’entre elles furent perpétrées par l’État Islamique. De plus ces mêmes chiffres de 2015 soulignent une très nette progression des attaques perpétrées dans les pays de l’OCDE (18 morts en 2014 contre 313 en 2015).

TWENTY MOST FATAL PT1
© Global Terrorism Index 2016

Il serait donc tentant de se représenter cette violence comme étant la conséquence directe de la puissance de Daesh. Néanmoins cette dernière est le fruit d’un changement stratégique inévitable pour le groupe terroriste qui, en perdant du territoire et de l’argent, doit passer du territoire au terrorisme. En effet, les revenus de l’État Islamique sont en nette baisse notamment grâce aux sanctions économiques appliquées et aux frappes aériennes dirigées vers leur production de pétrole ainsi que leurs réseaux de transport. L’aspect qui, néanmoins, doit être considéré comme fondamental c’est le territoire. L’idée même d’un Califat, c’est à dire la création d’un territoire sur lequel la loi islamique pourrait être appliquée, est intrinsèquement liée à la capacité qu’aura Daesh à contrôler ledit territoire ainsi que sa population. La carte ci-dessous souligne très bien la diminution du territoire que connaît actuellement Daesh. Ayant perdu la majorité de son territoire, incluant sa capitale Raqqa, les combattants de l’État Islamique doivent trouver de nouveaux pays où se réfugier. En Août 2016, 18 pays dans le monde abritaient des cellules terroristes jugées opérationnelles. Cette déroute militaire et économique conduit donc le groupe à repenser sa stratégie. Alors-même que ses prétentions sont locales le groupe doit donner à voir sa puissance par des attaques terroristes qui, frappant l’Ouest, démontreront sa résilience. Il existe ainsi l’idée que des attaques réussies pourront attirer des investisseurs et renforcer le leadership terroriste du groupe. La violence devient donc déterritorialisée comme en témoigne le discours de Mai 2016 d’Abu Muhammad Al-Adnani qui en appelle aux djihadistes européens pour frapper directement en Occident. Du paradigme du combattant on passe au paradigme du loup solitaire qui, car déjà infiltré et demandant moins d’entraînement, devient l’épicentre de la stratégie terroriste.

MAP 1
@ Global Terrorism Index 2016

 

Communiquer pour survivre

Pour comprendre l’urgence dans laquelle vit Daesh il faut prendre conscience de la rivalité qui existe entre les quatre groupes les plus meurtriers que sont : les talibans, Daesh, Boko Haram et Al-Qaida. C’est en saisissant cette compétition que peut naître une réelle réflexion sur la nature innovante de la communication de Daesh. Cette innovation naît de l’urgence qui, elle-même, s’explique par la perte d’argent, de territoire, et la compétition qui fait rage au sein même d’un terrorisme qu’on imagine trop souvent monolithique.

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© Global Terrorism Index 2016

La force de l’État Islamique dans la nouvelle stratégie qui est la sienne c’est sa capacité à investir les territoires dérégulés : les États faillis ainsi qu’Internet. Investir le « vrai » monde et le monde virtuel permet une projection de violence qui soit encore plus vaste que si l’on se limitait à l’usage traditionnel de la force. Internet permet une malléabilité sans précédent dans l’image projeté du groupe. De la violence pour les violents, de l’aventure pour les aventuriers, de l’humanitaire pour les sensibles. L’articulation de ces différentes visions se fait à travers al-Furqan, l’aile médiatique du groupe terroriste qui regroupe plus d’une trentaine de médias. Néanmoins l’usage d’Internet de se limite pas qu’à la communication. Le cybercrime, en effet, est un aspect fondamental de la stratégie globale de Daesh. Pour se financer, pour acheter des armes, pour attaquer les systèmes d’énergie et court-circuiter la relative stabilité d’Internet : il est la pierre angulaire du terrorisme. L’État Islamique a ainsi récemment créé un Cyber Califat Uni regroupant plusieurs groupes de hackers. C’est donc par Internet que se joue la plus grosse partie du recrutement des combattants, notamment étrangers. Ledit recrutement se base sur trois facteurs différents. Le premier ce sont les appuis idéologiques qui stipulent que les futurs-combattants appartiennent à un projet idéologique transcendant qui, en segmentant entre « eux » et « nous », crée un sentiment d’appartenance. Le deuxième facteur c’est l’aspect théologique. Daesh a construit une structure narrative qui fait du média l’allié traditionnel de l’Islam. Ils retracent ainsi l’alliance du média et de la religion et arguent que le prophète lui-même employait le média le plus influent de son époque pour propager son message, la poésie. Le dernier facteur, enfin, c’est l’aspect émotionnel. Afin d’attirer de futurs combattants qui devront nécessairement investir en premier lieux les espaces numériques Daesh se doit de bâtir un discours victorieux et de construire une image sur-mesure pour ce combattant qui, par essence, n’a pas encore de référentiels. Ainsi les « soldats de l’ombre » sont appelés à se mobiliser et à se rappeler que leur mission, bien que non territorialisé, n’en est pas moins importante.

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Media Operative, le premier document issu de l’EI qui développe la stratégie de communication.

La marque et la propagande

J’ai avancé, dans les lignes précédentes, l’idée qu’il existe une compétition entre différents groupes terroristes et que cette dernière force Daesh à se réinventer. Cette même compétition demande au groupe terroriste d’être dans une optique de visibilité constante. Il y a en effet là quelque chose de particulièrement troublant dans cette facilité qu’a Daesh à revendiquer des attaques dont on ne sait parfois pas si elles ont grand chose à voir avec la cellule terroriste. Voilà certainement sa plus grande force : capitaliser sur les pulsions meurtrières de certains et s’approprier, en bout de course, l’acte. Un article fascinant de The Atlantic souligne cette capacité qu’a Daesh à revendiquer tout et son contraire notamment à travers l’exemple de l’attaque du 15 Septembre dernier perpétrée à la station Parson Green de Londres. Ce jour là une bombe, qui devait alors exploser, ne se déclenche pas comme il était prévu. Quelques 12 heures après l’attaque Daesh revendique cette tentative ratée. Néanmoins, la force de cette revendication c’est qu’elle change la focale de la défaillance de la bombe à la capacité qu’a le groupe de frapper le Royaume-Uni pour la quatrième fois en six mois. Lorsque Daesh revendique une action ce n’est jamais qu’une revendication, c’est bel et bien une manière de créer un poids psychologique qui peut se révéler plus impactant que l’attaque en elle-même. Le groupe appelle ces revendications des projectiles médiatiques.

Une fois la marque instituée le recrutement, et donc la propagande, se voient grandement facilités. Les recrues étrangères sont particulièrement attractives pour Daesh. Elles sont moins coûteuses en argent, en temps de formation, et, car recrutées sur la base du volontariat et de l’adhésion idéologique, elles constituent une main d’œuvre à bas coût mais néanmoins particulièrement résiliente. Mais alors comment Daesh peut réussir à attirer ces personnes ? Loin de l’idée que l’on se fait de la propagande violente et sanguinaire du groupe terroriste les images projetées par l’État Islamique, elles, sont multiples. Il n’y a en effet pas une propagande mais des propagandes qui sont destinées à différents publics. En consultant Dabiq (le magazine officiel de Daesh) on s’aperçoit très vite que se côtoient des images d’enfants et des corps décapités, des chatons et du sang. Rassurant envers les Occidentaux et guerrier pour les combattants syriens et irakiens ces propagandes jouent sur une palette très large de registres. Néanmoins, une fois sur le terrain (médiatique ou militaire), les aspirations globales des soldats occidentaux se heurtent à la réalité locale qui, elle, est une réalité de guerre. Ces derniers montrent souvent peu de sympathie pour les revendications des soldats locaux pour qui les considérations politiques, économiques et confessionnelles du conflit sont fondamentales.

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Images issues de DABIQ.

Perspectives…

Daesh est innovant. Sa capacité à investir les espaces instables doit nous interroger sur la réponse que nous pouvons apporter au terrorisme. A l’image de l’intervention française en Libye et au regard de l’impact essentiel des Printemps Arabes dans la constitution d’un terrorisme global il nous faut repenser notre politique internationale en trouvant un équilibre salvateur entre accompagnement des processus de paix et suspicion à l’égard de ceux qui au nom de la démocratie seraient prêts à déstabiliser une région entière. De la même manière il nous investir Internet comme on investit n’importe quel lieu politique. C’est seulement en régulant, en étant inventif, et en protégeant les personnes les plus susceptibles de basculer dans ces espaces numériques que l’on pourra contrer un terrorisme global devenu un cyber-terrrorisme.

 

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