Du bougisme.

Penser le progrès. L’écriture et la relecture de ces mots me semble paradoxale. Il y a là quelque chose qui, car dissonant, m’interroge. Le progrès ne se pense plus, il se vit. Ainsi la démarche de Pierre André Targuieff dans L’idée de progrès. Une approche historique et philosophique me semble fondamentale. Savoir se positionner en dehors de l’époque, de ses passions et ses mécanismes, est une attitude des plus saines. C’est seulement en investissant ces marges de la pensée qu’il nous est possible de monter en généralité et d’atteindre quelque chose qui ressemble à une vérité.

Le bougisme ou le progrès sans progressisme.

Pierre André Taguieff fait le constat suivant. Nous avons arrêté de penser le Progrès en terme de trajectoire, c’est à dire comme une dynamique qui tend vers un but, pour le penser comme un simple mouvement. Le bougisme tel qu’il le définit est cette « culture du mouvement pour le mouvement », ce goût pour la course perpétuelle vers un « après » qu’on ne sait pas définir. Ainsi, suivre le progrès devient un impératif pour l’Homme contemporain qui devient celui qui bouge avec ce qui bouge. La modernisation porte donc en son sein un Progrès qui n’est plus progressiste mais qui est l’acceptation docile d’une « successivité » jugée inéluctable. Le Progrès n’a plus d’horizon, n’a plus de vision du monde, il est une vitesse, un état d’instabilité constant. Il existe ainsi une corrélation entre une « mondialisation heureuse » et l’impératif d’acceptation de ce bougisme. Du monde médiatique au monde politique, de la gauche à la droite, l’idée d’un pouvoir régulateur (et donc d’une souveraineté sur le cours des événements) est abandonnée au profit d’ajustements à la marge. Comprendre le Progrès c’est comprendre l’Homme contemporain. Ce dernier se dessine comme un être dépourvu d’attachements : à la terre, au passé, à la mémoire. L’Homme n’a de dignité que son pouvoir adaptatif et son « aptitude à la sur-consommation ». L’Homme n’est plus responsable, il est privé de transcendance et séparé symboliquement comme physiquement de la terre, de l’espace, du temps, de l’absolu. Ayant l’impression d’être connecté à tout l’Homme n’est plus responsable de rien. Il n’a à répondre ni du passé dont il ne se souvient plus, ni du présent qu’il n’appréhende que comme un « pré-futur », ni du futur qui n’est qu’une chimère. L’identité de l’Homme contemporain n’existe pas, elle est multiple car elle n’est ancrée dans rien de stable. Pour imaginer demain il faut se départir du passé. Il y a quelque chose qui, selon l’auteur, relève ici du fatalisme historique. Nous avons tout de la frénésie passionnelle pour le progrès sans pour autant apercevoir ses bienfaits. En bref, le bougisme c’est « le progressisme totalement déshumanisé, définalisé, désublimé. ». Et c’est dans la bourgeoisie que le progressisme perd une fois de plus sa sublime, à l’endroit même de nos mobilités, de nos élitismes et notre consommation. La figure du bourgeois se mêle à la figure du progressiste car incluse dans la mondialisation, mobile, contemporaine. Il n’y a pas de pause dans ce mouvement, pas de place et pas de temps pour le réflexion sur la consommation, la communication et l’enrichissement. La théorie de Taguieff, telle qu’il la résume, se comprend dans la métaphore suivante : le progrès est devenu une autoroute sans sortie où nous n’avons d’autre choix que celui d’avancer perpétuellement. Qu’importe la destination la vitesse, elle, est réconfortante.

Le méliorisme, un conservatisme critique.

Taguieff, s’il dit le fatalisme, n’a rien du pessimiste. Il investit cette tension entre le regard désabusé et la croyance dans un autre Progrès pour proposer une sortie de crise qui redonne sons sens aux mots et sa dignité à l’Homme. La première condition à remplir pour penser un Progrès qui en soit vraiment un est d’abandonner « la prétention de réaliser ici-bas l’idée de perfection », d’arrêter cette course contre la nature et d’accepter une réalité qui, bien que perfectible, mérite d’être préservée. Cette attitude il la nomme méliorisme et la définit comme un pari, un courage, une prudence, une responsabilité. Le méliorisme c’est renouer avec l’absolu et la transcendance. Redonner leur substance aux liens de territorialité, à la spatialité, à la sociabilité. Contrairement aux défenseurs d’un progressisme aveugle Taguieff pense que le progrès doit être une trajectoire et non un mouvement (comme précisé plus haut). Le mouvement, à la manière d’un camion sur une route sans issue, écrase ce qui passe sur son chemin sans distinction et ne s’autorise pas de marche arrière. Il n’y a donc plus de place pour les héritages et les traditions qui, selon l’auteur, se doivent d’être respectés tant qu’ils « ne portent pas atteinte à la dignité humaine ». Le progressiste préserve, il ne déterre pas. La chasse aux réactionnaires se devrait ainsi de différencier ceux qui fantasment le passé et ceux qui s’en sentent responsables. Il nous faut donc faire l’inventaire de ce qui peut être amélioré. Là où nous pensons qu’il faut détruire pour construire, oublier pour avancer, l’auteur penche pour une « préservation intelligente » et un « conservatisme critique » qui n’est rien d’autre qu’une attitude, une posture : celle de la prudence à l’égard de ce qui se présente de neuf et d’original. Le progrès ne doit pas non plus être monopolisé par une élite qui, car construite comme plus instruite et consciente des enjeux contemporains, dessine la route à suivre. Non, le progrès doit être consensuel, il doit respecter les êtres et faire la synthèse entre les Hommes, le temps et l’espace. Il n’y a pas de nécessité du Progrès, il doit y avoir une volonté, et une volonté commune. Le vrai progressiste doit être celui qui, face à la destruction de ce qu’il sait être précieux, exige la préservation. Il ne faut néanmoins pas se méprendre sur la substance du discours de Taguieff. L’auteur précise par les mots suivants son rapport à l’innovation : « L’héritage de la curiosité intellectuelle […] fait partie de l’humanité de l’Homme. Il constitue l’un des biens communs de l’humanité qu’il importe de défendre. » . Notre quête de savoir doit bien sûr continuer d’être, mais elle se doit d’être prudente, exigeante et responsable. Réapprendre à « habiter le temps » et à « habiter la terre » voilà deux enjeux qui doivent nous hanter et guider nos avancées.

De nouveaux mots, un nouveau paradigme

La pensée de Taguieff a quelque chose de l’évidence. Les mots sont bien trop souvent usés et l’auteur a fait le pari d’en inventer de nouveaux pour dire le monde. La capacité qu’ont le bougisme et le méliorisme à délimiter les maux de l’époque est incroyable. Les écrits de Taguieff doivent, je le crois, guider la politique. Ils le doivent en délivrant une nouvelle vision du monde et de nouvelles actions. Face à la globalisation, aux enjeux environnementaux, aux questions de bio-éthique, il nous faut bâtir de nouveaux paradigmes et s’avancer, avec prudence et détermination, vers un avenir qui redonnera à l’humain sa dignité.

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