Libéraux de gauche et de droite : l’atome roi.

La séparation paraissait pourtant si simple. Le libéralisme économique est la doctrine reposant sur l’idée que la poursuite d’intérêts individuels dans le cadre d’un marché auto-régulateur permet d’accéder à l’intérêt général (parce que créateur d’emplois, d’activité économique, de modification de la structure économique etc..). De l’autre côté le libéralisme social repose sur l’idée que le développement personnel des individus ne doit être entravé par des normes, valeurs ou autres traditions qui émaneraient d’autorités ayant un quelconque pouvoir coercitif. Sur cette base théorique se grefferont bientôt des clivages politiques : la gauche combat le libéralisme économique et accorde des libertés sur la plan social, la droite combat le progressisme social et encourage la liberté économique. Si cette observation peut paraître un rien stéréotypée elle reflète tout de même la trajectoire globale qui est celle des partis de gouvernement français. Néanmoins là où nous pensions que notre grille de lecture du monde était relativement stable les reconfigurations politiques (notamment en France) viennent nous contredire. Au cœur même de ces deux mondes l’apparition, ou tout du moins la structuration, d’un centre « fort » vient rebattre les cartes de l’échiquier politique.

Le social, ou l’oubli de la faim

Le quinquennat de François Hollande, l’élection d’Emmanuel Macron peut être encore plus, nous disent indéniablement quelque chose de l’époque. Il y a, dans leur manière de penser et de conduire la politique nationale, quelque chose qui relève de la fusion entre une acceptation des règles du marché (et donc un abandon de la souveraineté du peuple garantie par un État capable) et la promotion des droits et libertés individuels. Si le tournant économique, pris pour la gauche de gouvernement depuis les années 1980 mais affirmé seulement depuis les années Hollande, nous semble aujourd’hui limpide il m’apparaît que l’aspect social, lui, est bien souvent ignoré. La gauche de gouvernement (ou ayant gouvernée) est une gauche post-matérialiste (un article mériterait d’être rédigé sur cette seule question) c’est-à-dire qu’elle s’accorde le luxe de réfléchir à l’individu dans ses passions et ses envies, car elle estime que la question économique est réglée (notamment par un marché efficace). Ainsi si l’absolu, l’urgence et la faim n’existent plus alors la gauche peut se repositionner et recréer un clivage précaire avec une droite dont elle accepte les doctrines économiques mais qu’elle combat maintenant sur le terrain sociétal. Des droits des femmes et des homosexuels jusqu’à la légalisation du cannabis la gauche se repositionne idéologiquement bien loin de son électorat traditionnel. La figure de l’ouvrier, pourtant si forte symboliquement dans la construction de la gauche française, se voit remplacée par une chimère aux contours indéfinis, par un être narcissique et aux passions multiples qu’il faudrait protéger à tout prix contre les sombres forces réactionnaires. Qu’il existe des forces réactionnaires, je suis d’accord. Que des combats fondamentaux soient à mener pour vivre dans une société plus juste, je suis d’accord. Que la gauche puisse tenter de faire oublier ses trahisons par la vulgaire création d’un corpus idéologique digne d’un panel Miss France, je ne l’accepte pas. Il me semble, plus que jamais, qu’il nous faut réincarner l’urgence qui est celle de beaucoup de nos concitoyens dans la manière que nous avons de penser la politique et que nous prenions conscience que les problématiques contemporaines relatives à l’acceptation de soi, de sa sexualité, de son corps, sont atteignables dans une société où la question économique est en partie réglée. Les figures que sont celles d’un Emmanuel Macron, d’un Justin Trudeau ou d’un Barack Obama sont sympathiques, ce sont les amis que l’on veut car progressistes, les young leaders que les médias s’arrachent, de parfaits communicants, en somme, mais de piètres instigateurs de politiques publiques.

Le paradigme du citoyen et du consommateur

Il y a donc, comme précédemment évoqué, une fusion d’une gauche anti-libérale et progressiste avec une droite libérale et anti-progressiste dans un imbroglio centriste et volontiers indéfini. Il y a une fusion, théoriquement, d’un libéralisme économique et d’un libéralisme social. J’y vois là une cohérence toute particulière qui repose dans les fondements mêmes de ces deux doctrines. En effet les deux reposent sur l’idée que la liberté individuelle, économique ou identitaire, ne doit être entravée par aucune entité (l’État, la loi, la « société ») et que le principe de la main invisible d’Adam Smith (l’idée selon laquelle la somme des intérêts individuels aboutit forcément à l’intérêt général) est vérifiée. On peut ici parler d’une main invisible sociétale où la stabilité (qui est d’intérêt général) est atteinte par l’acceptation des revendications individuelles. Le marché, lui, (incarné par des intérêts, des Hommes, des valeurs, des mécanismes) a tout intérêt à maintenir cette prophétie selon laquelle l’individu est maître de lui-même et doit pouvoir s’épanouir comme bon lui semble. Le marché a, en bref, tout intérêt à nous maintenir dans une relation directe et binaire entre producteurs et consommateurs. Néanmoins, dans le social comme dans l’économique, on ne demande pas plus d’État pour plus d’État. Revendiquer plus d’État c’est revendiquer plus de commun. Ainsi, opposer aux intérêts économiques comme aux volontés personnelles la vision du commun nourrie par une Nation et portée par un État ne doit pas être compris comme un acte réactionnaire (un « retour aux heures les plus sombres de notre histoire » pour paraphraser les dramaturges médiatiques) mais comme la condition même de notre vivre-ensemble. L’exemple de la consommation éthique souligne particulièrement bien cette tension entre la légitimation toujours plus grande des droits individuels et une certaine exigence de responsabilité. Si le consommateur (celui qui veut et qui peut acheter) a tout intérêt à consommer des biens manufacturés au Bangladesh dans des usines qui s’écroulent sur des enfants, le citoyen, lui, devrait pouvoir remettre en perspective ses libertés économiques et ses volontés personnelles. Consommer de manière responsable c’est ré-introduire un commun diachronique (avec le passé, le présent, et les générations futures).

Le progrès et la gauche

Ainsi il nous faut penser le progrès non pas par le prisme de l’individu mais du commun. Accorder des droits aux minorités, par exemple, doit être fait car cela complète ce que nous sommes en tant que peuple, car cela ajoute un supplément d’âme et de justice, et non pas car il serait simplement mal venu de s’opposer à la volonté d’autrui. La gauche Terra Nova doit ainsi se repositionner sur ces questions (économiques et sociétales) et revenir à l’essence même de ce qu’est la gauche républicaine : fédératrice, universelle et exigeante. En matière d’éthique médicale, d’économie, ou encore de social il lui faut, j’en suis convaincu, garder cette phrase de George Orwell en tête : « Quand on me présente quelque chose comme un progrès, je me demande avant tout s’il nous rend plus humains ou moins humains. » La vraie cohérence de la gauche se trouve à l’endroit même du commun, là où les politiques économiques et sociétales prennent sens car elles résonnent au sein d’une société donnée, font rêver à des lendemains plus justes et transcendent l’individu pour atteindre quelque chose de plus grand : la Cité, la politique.

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