De la nature, de la culture.

La pensée occidentale a construit l’humanité comme étant un propre de l’Homme. C’est par sa sortie de la nature que l’Homme s’est civilisé. Contrairement à l’Homme sauvage qui, lui, reste prisonnier de la nature l’Homme occidental est celui qui transforme et façonne cette dernière. Il est celui qui dompte. Définir ce que sont respectivement nature et culture peut s’avérer bien difficile. Néanmoins il nous est possible de délimiter les contours desdits termes en affirmant que la nature c’est qui est, (c’est un état) la culture, elle, est ce qui se fait (c’est un produit). L’humanité, et donc la culture, ne peuvent donc se penser que dans une mise à distance de la nature. Durant l’Antiquité la nature est source d’imitation, elle est vécue comme un modèle d’harmonie et de mesure. Les Hommes voudront ensuite la transformer et en extraire les richesses. La nature devient réservoir et l’Homme créateur. C’est aussi l’époque du contrat social et de l’idée qu’il faut sortir de la nature par un accord tacite entre tous qui permette de s’extraire de cette monstrueuse primitivité. L’époque est donc à la culture et à la construction d’un rapport de force nouveau entre l’Homme et son propre habitat naturel. La culture, elle, est un mélange hétéroclite qui fait la synthèse entre le matériel et le spirituel. Ainsi elle ne peut être limitée à une liste, on ne peut en faire l’inventaire exhaustif. C’est une transmission qui suppose qu’il y ait un échange générationnel et qu’un lien se forge entre le présent et le passé. La culture c’est une dynamique, une fabrique permanente de sens et de symboles. L’espace culturel est un espace composé de tensions qui, jamais vraiment hégémonique, ne peut se penser autrement que par des hybridations et des rapports de force. Clifford Geertz la définit comme une « toile de significations », comme un ensemble d’éléments auxquels nous donnons du sens. La culture est ainsi un code et non une liste.

L’anthropologue Claude Lévi-Strauss a tenté de chercher les structures élémentaires des cultures en opérant une monté en généralité, en quittant les hommes pour interroger l’Homme. Possédons-nous tous une base culturelle commune ? Il semblerait en effet que de grandes distinctions, entre le pur et l’impur ou le bien et le mal se retrouvent partout, peu importe ce que nous mettons dedans. Ce qui importe c’est qu’elles existent et qu’elles fassent sens à un endroit donné dans un temps donné. Il s’intéresse aux liens de parenté et argue que la prohibition de l’inceste est une règle présente dans la quasi-totalité des peuples. Cette dernière est conçue comme universellement choquante car il y a une architecture culturelle qui crée une indignation autour de ce phénomène. Cette règle première rend ainsi possible d’autres règles et permet, par exemple, de faire le tri entre les femmes qui sont épousables et celles qui ne le sont pas (les mères, les sœurs..). Cette distinction permettra ensuite aux hommes de créer du contact, des alliances et de fabriquer une paix sociale à travers cette transformation des femmes en objets culturels. Si le sexe est naturel, la sexualité, elle, est culturelle. L’auteur avance que le respect d’une telle règle passe par un principe de réciprocité : si nous choisissons de renoncer à épouser mères et sœurs c’est parce que nous savons que cette règle est respectée par les autres. Il existe d’autres structures élémentaires qui relient les cultures dont notamment l’idée que les sociétés naissent du chaos, d’une faute originelle ou d’un « avant » qui doit mettre en récit l’utilité du pouvoir et de la régulation du social. Philippe Descola dans Par delà nature et culture remet en question la frontière qui nous paraît pourtant si claire entre les deux termes. Il raconte, au détour de ses observations anthropologiques, l’histoire d’une femme qui, piquée par un serpent, réussit tout de même à survivre grâce à l’administration d’un sérum. Malgré son rétablissement le mari de cette dernière développe une culpabilité car il est convaincu que ladite piqûre est une punition de la déesse du gibier qui voudrait le sanctionner d’avoir chassé plus que de raison. Il n’y a ici pas d’extériorité à la nature, la société se vit à travers la nature à laquelle du sens est accordé.

Cet exemple souligne le désencastrement contemporain entre nature et culture. L’humanité s’étant conçue dans le rejet de la nature il n’est pas étonnant qu’aujourd’hui l’époque soit à la déconstruction de cette dernière. Il semblerait en effet que l’Homme moderne crée sa propre humanité dans le rejet toujours plus grand de l’état de nature, du donné, de l’éternel. Le plus humain sera donc celui qui, plus impétueux que jamais, saura placer la nature le plus loin possible et donner à voir sa capacité à dompter des pulsions qu’il estime être primitives. Il n’est pas non plus étonnant que face aux défis climatiques le discours écologique ne résonne que trop mal. S’il n’y a plus de lien entre l’Homme et la nature il n’y a plus de responsabilité et de bienveillance. L’époque de respect de la nature que nous connaissons actuellement la place dans une forme d’extériorité, nous ne savons la regarder que de loin. Elle nous revient néanmoins avec une violence toute particulière, cette grande oubliée de notre humanité, car elle menace de céder et d’ainsi détruire notre culture si soigneusement bâtie. Il nous faudra ainsi mener un travail de réencastrement et de réincarnation de la nature pour penser les enjeux contemporains. L’enjeu ici est d’avoir ce débat maintenant car plus le temps s’écoulera, plus le réencastrement sera violent.

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