#01 Je suis devenu végétarien.

On nous le dit souvent : il nous faut arrêter de manger de la viande, et le faire le plus rapidement possible. Cette injonction, si elle est adressée au collectif, comporte néanmoins l’idée qu’il est possible d’individuellement changer nos habitudes de consommation. On accuse ceux qui ne le font pas d’ignorance et de paresse et on attend sagement qu’une prise de conscience apparaisse de manière divine. J’ai décidé, la semaine dernière, de ne pas attendre que Dieu me fasse de signes afin de prendre mon assiette en main. Pendant 7 jours, 14 repas, et beaucoup de quinoa j’ai arrêté de manger viande et poisson. J’ai néanmoins gardé, dans mon alimentation, les produits laitiers et les œufs. Étant moi-même un amateur notable de viande, en en consommant de manière quotidienne et certainement plus que de raison, j’étais le parfait cobaye de ma propre expérience. Ça ne doit pas être si difficile que ça d’arrêter de manger de la viande et du poissons, si ?

Pourquoi?

Selon les chiffres d’un rapport publié par l’Organisation des Nations unies pour l’Alimentation et l’Agriculture la production de bétail représente environ 14,5% de la production de gaz à effet de serre d’origine humaine. La production de bœuf compte pour une majorité des émissions du secteur (41%) suivie par le lait (20%), le porc (9%) ainsi que la volaille et les œufs (8%). L’impact de notre consommation de viande et de produits laitiers sur l’environnement est multiple : de la nourriture produite pour satisfaire l’appétit des ruminants jusqu’à la transformation des produits carnés en passant par les émissions de protoxyde d’azote et de méthane inhérentes à l’élevage, nos modes de consommation sont catastrophiques. La question d’une éventuelle transition vers un régime végétarien se pose notamment face à l’accroissement de la population mondiale. La Terre devrait en effet accueillir, d’ici 2050, 9,5 milliards de personnes. La consommation de viande et de produits laitiers devrait elle aussi augmenter, particulièrement dans les pays comme la Chine et l’Inde. La FAO estime ainsi que la demande de viande devrait augmenter de 73% et la demande de lait de 58% par rapport aux niveaux de 2010. Si la question écologique se révèle être au centre des préoccupations contemporaines on peut néanmoins citer une myriade d’autres raisons de changer notre régime alimentaire. La cause animale, la protection des terroirs et des territoires, la conscience citoyenne, la peur de devenir immuno-resistant, la lutte contre un certain système économique et contre une sur-consommation qui doit collectivement nous interroger : voilà qui peut motiver pareille transition.

C’est donc à la croisée de ces raisons que j’ai trouvé la cohérence de mon expérience. Il faut ajouter à cela une visée journalistique qui constitue une variable incontournable.

Les variables

Avant d’entrer dans le vif du sujet il me faut en effet exposer ces variables qui peuvent jouer un rôle dans la lecture faite des résultats obtenus.

> Le but : comme je le disais précédemment cette expérience s’est faite dans un but journalistique. Contrairement à quelqu’un qui nourrit son action de convictions diverses (cause animale, écologie) j’ai décidé de le faire dans un but éducatif.

> Le temps : cette expérience a duré une semaine complète. Je savais dès le départ qu’elle n’excéderait pas ce laps de temps. De plus, j’ai la chance de toujours être étudiant et de bénéficier de semaines de travail relativement courtes qui me permettent de penser, préparer, ingurgiter mes repas et de relativiser l’aspect chronophage d’une transition vers un régime végétarien.

> Le nombre de personnes : j’ai mené cette expérience seul ce qui, bien entendu, impacte grandement la liberté que j’ai eu à faire mes courses, préparer à manger etc..

> L’emplacement : j’ai mené cette expérience en Angleterre (ce qui peut influencer sur le prix des produits) dans une ville de plus d’un million d’habitants (ce qui peut influencer sur l’offre disponible pour les végétariens).

Nous corrigerons ces variables à la fin de l’article afin d’être certain que les résultats obtenus puissent réellement dire quelque chose du monde sans être dépendants de ces variables.

L’expérience

Les courses

La première étape, lorsqu’on veut changer de régime alimentaire, c’est celle des courses. Ayant l’habitude de commander mes victuailles en ligne je me suis évité l’errance perplexe dans des rayons que je ne fréquente normalement pas. J’avais donc à portée de clics de quoi me faire un panier différent mais néanmoins varié. Mais cela aurait été trop facile que de réussir à pondre une liste de courses avec autant d’aisance. En effet, le premier problème qui s’est posé à moi est d’ordre nutritionnel. Comment faire, lorsqu’on devient végétarien/vegan, pour changer son alimentation tout en maintenant les apports nutritionnels nécessaires au bon fonctionnement de nos corps ? L’enfant d’Internet que je suis est bien entendu allé chercher en ligne les réponses à ses questionnements. Bon, le point fort d’Internet c’est qu’il permet d’avoir accès facilement à une multitude de sources, son point faible, néanmoins, c’est qu’on y abandonne l’expertise d’un médecin ou d’une diététicienne au profit de Murielle, 59 ans, qui partage ses recettes préférées et ses bons plans végétaux. Ayant à peu près déterminé ce qu’il fallait que je donne à mon corps afin qu’il fonctionne comme à son habitude j’ai rencontré un second problème. L’harmonie qui m’était familière, celle-là même qui fait qu’on regarde une assiette et qu’on estime qu’elle fait sens, s’est vue balayée par des graines et autres pousses que je n’avais pas l’habitude de côtoyer. L’harmonie de nos repas est construite, répétée, intégrée. Mon premier réflexe a donc été de chercher des substituts pour les plats que j’avais l’habitude de manger. Au programme ? Croque-monsieur végétarien et burger végétarien qui confirmèrent vite cette impression qu’il m’était difficile de changer à la fois d’aliments et d’architecture de repas. Je voulais des adaptations à la marge, j’ai récolté une refonte complète de mes habitudes alimentaires. La logique s’étend aussi aux substituts de produits carnés. Par là j’entends à la fois les produits qui ressemblent à des produits carnés sans en reproduire le goût (les steaks végétariens) et les produits qui imitent une très large de palettes de sens (le bacon végétarien). Ces produits permettent justement de rebâtir cette harmonie perdue : posez un steak au milieu d’une assiette et vous dessinerez dans votre tête la suite, posez des pois chiches dans une assiette et…débrouillez-vous. Le panier une fois complété l’addition tombe : le prix est sensiblement similaire voire un peu moins cher.

En cuisine

Les courses arrivent quelques heures plus tard et là, premier constat, on peut arrêter de manger viande et poisson tout en ruinant l’environnement. Comme le montre la photo ci-dessous, même en ayant acheté mes fruits et légumes à l’unité et en ayant demandé à ce que tout soit livré sans sacs plastiques, voilà que je me retrouve avec une montagne de suremballage. Le deuxième constat est que, cuisiner végétarien, ça prend plus de temps. Il est fort probable qu’étant novice je n’ai pas été le plus productif des cuisiniers. Néanmoins, il y a objectivement plus de travail : plus question de jeter une poignée de lardons dans une poêle. En allant faire un tour sur des sites de cuisine végétarienne je me rends vite compte que la plupart des recettes proposées sont faites maison. C’est cohérent, mais c’est chronophage. Tout cela a au moins un point positif : devenir végétarien demande d’accorder une attention plus grande à ce que nous mangeons, à prendre le temps de cuisiner et à ré-encastrer ce que nous mangeons dans notre mode de vie.

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Un cimetière d’emballages.

Une fois devant les fourneaux l’éternelle question revient avec plus de force que jamais. Comment penser l’harmonie de ses repas quand on doit composer avec des produits radicalement différents de ceux qu’on consomme normalement ? Les saveurs, les proportions, les cuissons, les apports nutritionnels, les techniques, tout cela change au profit d’un imbroglio qui rebat nos cartes. Mais pas de panique, il est possible de se faire plaisir en arrêtant de manger de la viande et du poisson. Il reste une myriade de « comfort food » à votre portée : les frites, pâtes à tartiner, fromages et autres gâteaux se révèlent être de fidèles serviteurs lorsque vous avez besoin de recréer votre désir gustatif. J’ai personnellement opéré un virage certainement peu recommandable mais néanmoins salvateur d’un désir gustatif procuré par la viande à un désir gustatif procuré par le sucre. Cela ne fait certainement pas sens si la raison de votre transition alimentaire s’enracine dans des questions de santé. Néanmoins, pour toutes les autres raisons évoquées plus haut dans l’article, n’oubliez pas que vous pouvez toujours mal manger. En somme, on peut se faire plaisir sans viande et poisson mais la route pour arriver au plaisir est plus longue.

Le social

Comme je le précisais plus haut, manger végétarien, ça prend du temps. Il est donc fort probable que vous ayez envie de commander à manger ou de sortir manger au restaurant. J’ai testé pour vous la première solution. Ma première remarque c’est qu’il est compliqué de trouver un restaurant qui propose de livrer à la fois des produits végétariens et des produits non-végétariens. J’entends par là que si vous comptez commander à plusieurs il est fort probable que vous deviez commander dans une autre enseigne ou vous résigner à manger la version végétarienne d’un plat existant à la carte. Mais cela reste possible. Il en va de même pour les restaurants, si je ne suis pas allé manger au restaurant la semaine dernière j’ai néanmoins regardé l’offre proposée dans ma ville. Il existe un bon nombre de restaurants végétariens et de restaurants qui proposent des formules végétariennes. Si le nombre est certainement encore insuffisant il permet néanmoins de pouvoir trouver un lieu qui ravisse ceux qui mangeaient de la viande et ceux qui n’en mangeaient pas (+1 si vous trouvez la référence). Néanmoins il serait malhonnête de conclure ici à une résolution du problème. Comme précisé plus haut j’habite dans une grande ville, majoritairement étudiante, qui propose donc une offre très peu représentative du reste du pays. Dans la ruralité et les zones périurbaines ces endroits s’amoindrissent et rendent plus ardue la quête d’un endroit où apprécier collectivement un repas.

Correction des variables :

> Le but : je suis convaincu que l’aspect journalistique de mon expérience a joué énormément en ce qu’il me mettait dans une optique peut être moins doctrinale que celle de personnes qui font cette transition par réelle conviction.

> Le temps : c’est certainement d’avoir effectué cette expérience pendant une seule semaine que je n’ai pas développé de lassitude ou d’envie de tricher et de consommer des produits interdits. Il est en effet certainement plus simple de trouver de la motivation quand on connaît la date exacte de la fin de l’expérience.

> Le nombre de personnes : cuisiner seul a aussi été un grand point fort en ce que je n’avais pas besoin de réfléchir à ce que j’allais devoir cuisiner pour satisfaire les besoins d’autres ventres affamés (ce qui est différent si on tente l’expérience en famille ou seul dans une famille).

> L’emplacement : comme je le précisais plus haut vivre dans une grande ville rend bien plus facile cette expérience. Des courses jusqu’aux restaurants la plus grande et la plus jeune votre ville sera la moins socialement contraignante votre transition vous paraîtra.

Observations et conclusions

J’ai commencé cet article en parlant de l’injonction qui est souvent faite aux individus de changer leurs régimes alimentaires. Cette théorie estime que nous pouvons changer nos comportements et que nous sommes juste de paresseux omnivores qui refusent de le faire. S’il y a ici une part de vrai cette théorie incarnée par le ABC model anglophone, elle devient fâcheuse à l’endroit même de ses silences. Estimer que c’est aux individus de se débrouiller pour changer leurs habitudes alimentaires permet aux États de ne pas investir de ressources et aux chercheurs en sciences sociales de ne pas se poser la question des pratiques sociales. Elizabeth Shove s’est interrogée sur la question et estime que les politiques actuelles ne prennent pas en compte la dépendance au sentier (le poids de l’habitude), les institutions, les normes sociales. Elles pensent l’individu comme un agent autonome et non comme des transporteurs de pratiques sociales. Elles ignorent, en somme, l’aspect collectif de la consommation, la construction sociale du besoin et la manière par laquelle ces pratiques deviennent naturelles. Ainsi, Shove estime qu’une pratique sociale est composée de trois éléments. Il faut dans un premier temps une matérialité et des infrastructures : dans le cas qui nous intéresse ici des endroits où acheter des produits végétariens, des instruments pour les cuisiner, des cuisines adaptées, des systèmes de stockage etc.. Le deuxième élément ce sont des techniques que nous possédons et qui nous permettent de nous orienter dans la matérialité précédemment évoquée. Ici, on peut parler du savoir nécessaire pour acheter, stocker, préparer, cuisiner, composer, servir, des produits que nous n’avons pas l’habitude de cuisiner. Enfin, pour faire une pratique sociale, il faut du sens. Ici, et c’est certainement le plus compliqué, il faut bâtir une narration sur l’utilité et la beauté d’une telle transition alimentaire. En bref il ne suffit pas de dire aux individus de changer leurs pratiques pour qu’ils le fassent. Il faut accompagner cette transition et la penser à la croisée du matériel et de l’immatériel. Pour cela nous avons besoin du politique.

De Boer, Schosler et Aiking s’opposent à une vision monolithique et doctrinale du passage au végétarisme et argumentent qu’il existe plusieurs modalités de changement que nous devons considérer. Manger moins de viande, manger moins de viande mais de meilleure qualité, manger moins de viande et augmenter la consommation de produits végétaux, s’accorder des jours où l’on ne mange pas du tout de viande : voilà autant de scénarios qui conviennent à différents profils et qui n’écrasent pas de leur rigidité les consommateurs.

Enfin, je pense qu’il est simplement bon de garder en tête que l’on peut arrêter de manger de la viande et continuer à détruire la planète. Les suremballages, les produits pré-découpés, transformés, les légumes et les fruits gourmands en espace, en énergie et en eau, les produits qui viennent de l’autre bout du monde, les produits qui ne sont pas bio, les produits qui ne sont pas de saison : voilà tout ce que nous devons prendre en compte. Il serait faux de penser que nous pouvons articuler toutes ces convictions en même temps. Si chacun ne peut pas se plier aux urgences de l’époque il m’apparaît néanmoins que voir la cohérence où elle est, c’est à dire à l’intersection de ces différentes problématiques, est la meilleure manière de réconcilier le consommateur et le citoyen.

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