Le trans-racialisme

L’idée de cet article est née il y a quelques années déjà. Juin 2015, l’américaine Rachel Dolezal, alors présidente de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP), doit démissionner de son poste. La raison ? Cette dernière s’était faite passer pour une Afro-Américaine durant une bonne partie de sa carrière alors même qu’elle était d’issue d’une famille blanche. Les médias se saisirent bien vite de l’affaire et Dolezal accordera une interview précisant qu’elle s’identifie comme étant une personne noire. Au même moment une Cailtlyn Jenner corsetée apparaît en couverture de Vanity Fair et donne à voir au monde sa transition. Si les deux histoires sont différentes on ne peut s’empêcher de se poser la question suivante : pourquoi changer de sexe nous paraît-il plus acceptable que changer de race  ?

Je tiens, dès de le début de cet article, à préciser quel sens je donne ici aux mots. Je me suis bien sûr demandé s’il me fallait utiliser le mot race en sachant pertinemment ce qu’il contient d’histoire et de violence. Néanmoins les travaux sur le trans-racialisme sont majoritairement américains et s’insèrent dans un contexte où le mot, s’il continue à créer un débat académique, est couramment utilisé. Il m’est donc difficile de me départir de cette pierre angulaire du débat. J’ai décidé de garder le mot race et de l’écrire en italique comme pour rappeler qu’il doit être lu en anglais et compris dans une acception particulière. La race n’a pas de fondement génétique. Ainsi, si ce n’est pas dans la génétique qu’il nous faut aller chercher ses fondements, nous devons examiner sa trajectoire. Sara Ahmed argumente que c’est la classification raciale qui crée la race et non l’inverse. Elle reprend l’idée de performativité développée par Judith Butler à propos du genre et l’applique à la race. L’idée est la suivante : les identités de chacun sont créées par les discours collectifs et maintenus par des pratiques. Ces discours et pratiques sont performatifs en ce qu’ils ont des effets directs sur les êtres que nous sommes et participent à la création d’un système hiérarchique de valeurs. C’est donc par notre catégorisation de la société, par la volonté de donner du sens aux couleurs de peau, que nous créons les identités raciales, et donc le racisme. En bref, on ne naît pas racialisé mais on le devient. La race, elle, est une construction sociale. C’est ainsi qu’il nous faudra la comprendre dans cet article et dans les travaux académiques cités.

Trans-racialisme et culture populaire

Le trans-racialisme c’est donc la revendication d’une identité raciale différente de celle à laquelle on est affiliée. Si le terme est relativement récent le phénomène, lui, s’est déjà fait une petite place dans la culture populaire. L’exemple de Michael Jackson et plus récemment de la rappeuse Lil’ Kim sont certainement les plus marquants. Néanmoins, l’affaire Dolezal signe l’introduction de deux nouvelles variables qui font du trans-racialisme, plus qu’une chimère, un enjeu. Rachel Dolezal c’est donc cette femme blanche qui pendant plus de dix ans s’est faite passer pour une Afro-Américaine, lui permettant ainsi d’accéder à des hautes responsabilités dans la National Association for the Advancement of Colored People. Née de parents blancs, Dolezal a néanmoins grandi avec quatre frères adoptifs Afro-américains et Haïtiens. Lorsque les médias s’emparent de l’affaire, que sont révélés ses nombreux mensonges, Dolezal répond par un « I identify as Black ». Pour la première fois, donc, le trans-racialisme devient une revendication identitaire et politique et s’appuie sur une définition de la race comme une variable malléable de l’identité individuelle. La deuxième nouveauté c’est que Rachel Dolezal, née blanche, revendique son droit à se revendiquer noire. Historiquement, le contraire s’était déjà produit et on avait alors pensé que c’était là une manière de s’extraire d’une relation de domination et, en changeant son apparence, de prétendre aux privilèges réservés aux blancs. On décrivait néanmoins cet acte comme « passer pour » et non « s’identifier comme »  soulignant ici qu’il n’était pas question d’intime, de revendications, mais plutôt d’une manière de contourner le racisme en se grimant. Néanmoins, l’histoire de Rachel Dolezal, seule, ne nous permet pas de de tirer des conclusions. De par le manque d’exemples et la fâcheuse tendance qu’avait Dolezal à mentir sur son passé, on le comprend : il nous faut monter en généralité. Ainsi nous allons explorer, dans le reste de cet article, les arguments pour et contre une reconnaissance du trans-racialisme et ouvrir « un espace de curiosité intellectuelle pour creuser notre compréhension de l’identité » comme le résume la sociologue Susan Stryker. Pour ce faire il nous faut réussir à articuler genre et race. En effet, selon Rogers Brubaker, ces deux identités se situent à l’intersection de l’identification personnelle et de l’identification par les autres (le groupe concerné, les personnes en dehors du groupe, les institutions). Les deux sont aussi intrinsèquement reliées à des classifications par le corps qui en font des identités différentes de l’identité religieuse par exemple. C’est depuis ces différences et similarités que nous allons tenter de développer une réflexion sur l’identité et la reconnaissance, par une société donnée, de sa fluidité.

Les arguments CONTRE le trans-racialisme

La dysphorie raciale :

Cressida J. Heyes le rappelle : historiquement, le corps a été au centre du débat sur les races. Afin de correspondre aux stéréotypes de beauté, de nombreuses femmes ont eu recours à des lissages, des rhinoplasties, des chirurgie ou encore des éclaircissement de la peau. Ces dernières ne prétendaient néanmoins pas avoir recours à de telles opérations pour faire correspondre leur physique à leur identité. Car comme comme Agnès Berthelot Raffard le précise dans un article publié par le Huffington Post le fait d’avoir eu recours à un processus de modifications physionomiques volontaires, comme c’est le cas pour Rachel Dolezal, ne suffit pas pour correspondre à l’identité psychiquement projetée. En somme « comme pour le genre, l’appartenance ethnoculturelle ne se réduit pas aux enjeux du corps et de l’apparence physique. ». La dimension corporelle de la transition, si elle est fondamentale, doit émerger d’une dysphorie raciale. Le terme est un néologisme faisant référence à la dysphorie de genre, c’est à dire à cette inadéquation entre l’assignation sexuelle d’une personne et son identité de genre. Entre son corps et son identité. En l’absence d’une telle dysphorie Agnès Berthelot Raffard estime que Rachel Dolezal serait un « mensonge ». Ne pas reconnaître à Dolezal l’honnêteté de sa démarche c’est ainsi se condamner à avoir des réflexions autour du blackface et de l’appropriation culturelle. Si Dolezal est considérée comme une femme blanche se grimant en femme noire alors il y a fort à parier que des débats émergeront autour de ces notions qui, même particulièrement américaines, se propagent au reste du monde.

Le racisme crée la race :

L’idée est la suivante : personne ne peut prétendre appartenir à une race qui n’est pas la sienne s’il n’a pas connu le racisme qui en est le corollaire. Si on considère qu’appartenir à une race c’est être confronté à un racisme, à une catégorisation raciale, à des instants particuliers où on vous ramène à votre identité supposée : alors il faut avoir vécu ces moments, partagé les mêmes souffrances et avoir vécu sous une même domination. Dolezal a grandi dans une famille blanche et n’aurait donc pas vécu ces mêmes discriminations qui sont constitutives de l’identité de groupe.

La domination :

Comme nous le précisions plus haut Rachel Dolezal s’est bâtie une carrière universitaire et militante au sein de la communauté afro-américaine. Pour Agnès Berthelot Raffard cette histoire pose la question de « lusurpation d’une position d’autorité et celle d’une possible récupération de la lutte par le groupe dominant. ». Même en acceptant les bonnes intentions d’une telle démarche et sa supposée sincérité nombreux sont les auteurs qui lisent la démarche de Dolezal comme la consolidation d’une domination historique des « blancs » sur les « noirs ». Une lecture inter-sectionnelle reviendrait à dire qu’une personne blanche pourra toujours, si elle le souhaite, retrouver ses privilèges. Le fait qu’elle puisse se départir de sa nouvelle identité, qu’elle puisse abandonner son infériorité, résonne avec violence. Rebecca Tuvel, dans un article publié dans le journal féministe Hypathia, rappelle que la transition d’une personne noire peut s’expliquer par une stratégie de contournement des dominations. Dans l’autre sens, beaucoup ne comprennent pas que l’on puisse, de bonne foi, abandonner un statut privilégié pour effectuer sa transition. C.J Heyes estime ainsi que le trans-racialisme ne peut être compris en dehors d’un cadre historique dans lequel les changements d’identité raciale sont synonymes de survie.

Les lecture biologiques :

Rebecca Tuvel cite des études qui montrent que les dysphories de genre peuvent naître directement dans le cerveau. Ainsi, le changement de sexe viendrait répondre à un besoin de faire correspondre une réalité biologique et identitaire avec un corps qui n’est pas adapté. Les chirurgies correctrices, les hormones, viendraient réparer un accident du destin. La race, n’étant pas fondée biologiquement, ne pourrait voir ses transitions justifiées de la même manière.

L’ascendance :

Une des critiques les plus répandues c’est celle qui stipule que le sexe et la race ne sont pas ancrés de la manière dans le corps des individus. Rebecca Tuvel analyse la pensée des tenants de cet argument qui estime que, pour changer de sexe, on peut changer ses organes génitaux, son taux d’hormones, son apparence en général mais que pour changer de race il faudrait changer des caractéristiques qui sont externes au corps. Car c’est là le ressort de cette idée : une race c’est avant tout l’appartenance à une lignée ancestrale. Étant donné que la race est supra-individuelle, qu’elle fait appel au passé et aux ancêtres, elle ne peut être changée au niveau individuel. La race a deux corps : celui de l’individu, celui du groupe.

Les arguments POUR le trans-racialisme

Les lectures biologiques :

Nombreuses sont les personnes transgenres dont la transition s’est déclenchée très tard. Que fait-on de ces personnes ? Doit-on estimer qu’elles sont des usurpations car leur transition est arrivée bien tard alors même que nous attribuons leur démarche à des causes biologiques, donc actives très tôt ? La lecture biologique est excluante. De plus , dire que le sexe biologique détermine l’identité de genre c’est se condamner à ne pas comprendre la variété d’expériences féminines. Les femmes ne partagent en effet pas toutes les mêmes niveaux d’hormone ou la même capacité reproductive.

L’ascendance :

Rebecca Tuvel argumente qu’il y a plus de variations génétiques au sein d’un groupe racial qu’entre différents groupes (Lewontin, 1972, 397). Ainsi, il n’y aurait pas une « essence noire » que Rachel Dolezal pourrait violer en s’identifiant ainsi. Ou tout du moins pas d’essence génétique. L’auteure s’oppose à Heyes qui estime que cette explication par les ancêtres, même si elle est infondée, fait sens dans certaines sociétés et qu’elle doit donc être respectée. Tuvel souligne qu’un tel argument donne beaucoup d’importance à ce qu’une société tient pour normal ou non dans un contexte donné. Cela pose la question suivante : doit-on ne rien dire quand des personnes transgenres vivent dans des sociétés qui estiment justement qu’on ne peut pas changer de sexe parce que genre et sexe sont indissociables ?

La domination :

Selon Tuvel la comparaison entre trans-racialisme et blackface est inopérante parce qu’elle ne prend pas en compte la distinction entre ceux qui s’identifient réellement et ceux qui se moquent. Dans le premier cas on parle d’identité, donc de long terme, et non pas d’une performance à un moment donné. Prétendre que Dolezal se moque des Afro-Américains c’est se condamner à penser que les femmes trans (transition d’homme à femme) effectuent une performance et qu’ils se moquent des femmes. Dolezal pourrait donc redevenir blanche et retrouver ses privilèges ? Le parallèle avec les femmes trans est une fois de plus cruel. Doit-on estimer que ces dernières pourraient se départir de leur nouvelle identité pour retrouver leur statut perdu ? De plus si la conscience de sa propre race est conditionnées par le racisme subi, ne devrait-on pas accepter les revendications d’une Rachel Dolezal qui, justement, dit avoir souffert de racisme depuis qu’elle se présente au monde comme une Afro-Américaine ? De même les transgenres qui entament leur transition tard dans leur vie doivent-ils être mis hors-jeu car ils ne connaissent pas la misogynie ? Change-t-on de race lorsqu’on change d’espace social et donc de rapport aux dominations?

Dépasser le débat : le « moment trans »

Un article publié par Rogers Brubaker remet le débat en perspective. Pour l’auteur l’affaire Dolezal représente un nouveau « moment trans » et marque le passage d’un trans du domaine du genre et du sexe à une vision plus large, pouvant ainsi inclure la race. Brubaker revient sur l’historique des mouvements trans et rappelle que l’élargissement du choix (pensé comme contradictoire avec le naturel) génère toujours des anxiétés et fait miroiter d’éventuelles revendications opportunistes et frauduleuses. Les revendications de personnes transgenres, à l’image du débat autour de Caitlyn Jenner, ont été policées au nom de la nature, de l’histoire, de la médecine. Les revendications de personnes trans-raciales le seront donc aussi au nom du phénotype humain, de l’ascendance et de l’histoire. Plus largement l’auteur développe une réflexion fondamentale sur les mots. L’émergence du concept de genre, pensé comme distinct du sexe, a permis au monde de se munir d’outils médicaux, intellectuels et universitaires pour penser le phénomène et accepter les revendications qui vont avec. Le mot permet donc un découplement du genre – la propriété subjective de l’individu – du corps sexué. Nous n’avons pas de mots pour penser les questions de trans-racialisme et pour nommer cette identité raciale autonome par rapport au corps. Enfin, l’auteur différencie trois différents sens du mot « trans ». Le premier sens c’est le trans comme une trajectoire d’une catégorie établie à une autre. Le deuxième sens c’est le trans du milieu, de l’androgynie, qui sous-entend un positionnement qui soit à la croisée de deux catégories distinctes sans vraiment appartenir à aucune d’entre elles. On peut ici faire référence au mouvement multiracial américain qui voulait justement légitimer un trans du milieu. Le dernier sens c’est un trans au-delà, c’est à dire une identité qui ne se définit pas par rapport aux catégories établies. Il invoque la possibilité de transcender ces catégories à l’image des genderqueer, des post-racial/ethnic studies. Le mouvement trans n’est donc pas monolithique et il nous faut nous accorder sur le sens que nous lui donnons.

Jusqu’où peut-on accepter les revendications identitaires?

Maintenant que le débat est posé, j’entends déjà arriver les questions. Jusqu’où doit-on accepter les revendications individuelles ? Nombreux sont les exemples de dérives à ce propos. Des otherkin qui revendiquent leur droit à ne pas se considérer comme humains aux transabled (voir les travaux d’Elizabeth Barnes) qui pensent qu’ils sont handicapés et enfermés dans un corps qui, lui, ne l’est pas :  il faut définir des limites. La littérature académique sur le sujet propose une solution : accepter les transitions seulement lorsque les personnes concernées peuvent savoir ce que c’est de vivre dans la catégorie qu’ils souhaitent rejoindre. Ainsi, cela nous permet d’éliminer du débat ceux qui veulent devenir chèvres, dragons, et autres théières. Rebecca Tuvel précise ainsi que, Dolezal ne pouvant pas invoquer une ascendance afro-américaine, il lui est néanmoins possible de justifier sa transition par la relation particulière entretenue avec ses frères adoptifs sachant qu’ils seront toujours plus forts que les liens qu’elle aurait pu avoir avec des ancêtres qu’elle ne connaît pas. Il faudrait néanmoins ici accepter l’idée que ses frères étaient des bastions résistants à la blancheur familiale et qu’ils auraient pu l’initier à une identité qu’elle se découvrira par la suite.

Il nous faut garder en tête, pour ces débat comme pour ceux à venir, que la plupart de ces concepts sont importés des États-Unis. Loin de céder à la psychose sur le méchant pays qui voudrait détruire nos sociétés nous devons néanmoins nous poser la question sur la pertinence de concepts qui, certes, font sens là-bas mais ne résonnent pas de la même manière chez nous. La race, le blackface ou l’appropriation culturelle sont autant d’idées qui, sans le même contexte historique et les mêmes mots, deviennent inopérants. Car c’est certainement là que réside la conclusion de cet article. Les mots créent les idées autant que les idées créent les mots. Penser et dire les races comme étant distinctes c’est se condamner à devoir perpétuellement négocier les ponts et les murs qui s’érigent entre ces dernières.

 

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