De la SAPE.

J’ai vu les couleurs se démarquer des routes grisâtres, les chaussures défier les sols terreux et l’élégance naître à l’endroit même de mes obscurantismes. Oui, de coups de costumes les sapeurs congolais ont donné des coups de poings à mes stéréotypes. Voilà d’ailleurs certainement pourquoi la rédaction de cet article m’a été si difficile. Quelque part entre la peur de tomber dans l’ethnocentrisme et la crainte de s’ériger en anthropologue ridicule je ne voulais pas partir à la découverte d’univers esthétiques qui me sont étrangers comme on partirait en safari. C’est donc avec mon honnêteté et, je l’espère, ma curiosité que je vous emmène faire un tour du côté de ceux pour qui la mode est un art de vivre.

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Aux origines, la France.

Il peut paraître surprenant, pour qui s’imagine l’Afrique comme une entité homogène, de découvrir pareille dissonance esthétique. Alors même que nous imaginons souvent le Congo comme un pays terne dont on ne saurait délimiter les paysages, les lumières et les couleurs les sapeurs, eux, viennent interroger notre vision par leur anomalie esthétique. Là où nous voyons le monde en noir et blanc ces derniers donnent des accents particulièrement colorés aux rues de Brazzaville. Dater la création de la Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes (SAPE) peut sembler un rien compliqué en ce que les multiples sources disponibles sur le sujet se contredisent. Ce que l’on peut néanmoins déduire c’est que, le Congo accédant à son indépendance en 1960, la SAPE est le symbole de la construction de l’identité congolaise à la fois par et contre l’influence française sur le territoire national. Les origines du mouvement remonteraient en effet selon certains à la période coloniale et à l’accession par les congolais à un statut prestigieux par l’adoption des codes vestimentaires des aristocrates locaux. Pour d’autres la SAPE vient directement de la mobilisation par la France des soldats Congolais durant les deux guerres mondiales et, une fois leur retour effectué sur le sol congolais, par la transmission d’une certaine idée de l’élégance à la française rencontrée en métropole. Il y a ici quelque chose de l’ordre du rejet mais aussi du fantasme et de la transcendance des discordes politiques par la culture et la mode. Il n’est pas ici question de dire qu’un costume acheté en France pourrait à lui seul résoudre les problématiques liées à la colonisation mais, me semble-t-il, cela nous dit quelque chose du rapport entre les deux pays.

Une ode à l’inutile

J’évoquais plus haut les couleurs des costumes portés par les sapeurs qui, ayant provoquées en moi une impression de dissonance, disent beaucoup des préjugés que nous nourrissons. Il en va de même de l’idée que nous nous faisons de la vie en Afrique comme rythmée par une sorte d’urgence, d’absolu, de tension généralisée par manque d’argent et de confort. Alors même que nous portons un regard condescendant et volontiers ethnocentré sur le monde ils nous démontrent avec une élégance toute particulière qu’il y a, partout, de la place pour le beau, l’inutile, le vain. Entendre les sapeurs parler de leurs vêtements c’est accepter d’écouter l’histoire du tissu, la narration d’un achat ou encore d’apprécier la construction et la déconstruction d’identités que permet une garde robe. Le sapeur c’est celui qui, par une paire de chaussures et un sourire, crée du social, de la fierté, du lien. Une lecture purement consumériste de cette culture serait erronée en ce qu’elle serait incapable de rendre compte de la dimension symbolique et artistique de la sapologie. Il y a chez les sapeurs quelque chose qui relève d’une tension permanente entre la conscience de la valeur d’un produit et de sa substituabilité certainement souhaitable au profit de produits plus nécessaires et une volonté de sacrifier une vie sur l’autel de l’élégance. Pour qui abandonne l’achat d’une parcelle afin de s’acheter une paire de chaussures il y a une forme de dévotion que je trouve admirable.

 

La SAPE, plus qu’une manière de se vêtir, est une manière de se présenter au monde. De la manière qu’ils ont d’associer les couleurs à la façon dont ils pensent les contacts humains, les sapeurs sont des chimères charmantes imprégnées d’un dandysme certes anachronique mais dont la patine transpire d’authenticité. La SAPE c’est la science du beau, le choix du futile, la culture de l’outrance. En bref la SAPE constitue selon moi une fenêtre pour réfléchir à nos propres conceptions du monde. Lorsqu’il nous apparaît que quelque chose est esthétiquement anormal il nous faut nous interroger sur les causes de cette perception et, peut être, accepter de voir nos certitudes renversées par des coups de souliers.

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