« Strike a pose », une histoire du voguing.

Ce sont des corps qui s’articulent et se désarticulent, des mains libres sur des corps musculeux. Parler de voguing c’est donner à voir ces corps audacieux, décrire le doigté et le regard, c’est, à travers les chairs, accepter de revenir sur l’histoire. Car si le voguing est une danse, c’est avant tout un phénomène culturel qui, par essence, ne peut être détaché de sa substance politique. Né dans les années 1920 et porté par les communautés afro et latino-américaines, le voguing s’emparera bien vite des rues d’Harlem. C’est réellement à la fin des années 1980 que ce mouvement devient populaire, si populaire qu’un documentaire, Paris is Burning, lui sera consacré en 1991.

 

Le terme voguing dérive directement du magazine de mode Vogue. A la manière des mannequins qui en jonchent les pages, les vogeurs prennent des poses inhabituelles, créent des lignes parfaites et des silhouettes cassées. Les corps deviennent audacieux et permettent, le temps d’une soirée, de se mettre dans la peau de ceux qui représentent la beauté, l’argent, la norme. Afin d’oublier qu’on les juge trop noirs, trop latino, trop pauvres et trop homosexuels les vogueurs organisent des bals (balls) lors desquels les différentes équipes de danseurs (les houses) s’affrontent. Les danseurs sont regroupés en plusieurs catégories et dansent devant un jury qui, à la fin, discerne des prix aux meilleurs des participants. Ces prix permettent ensuite de monter dans la hiérarchie des différentes houses et, à terme, d’en devenir la mother ou le father. Car, oui, le voguing est bien une culture à part entière en ce qu’il a ses propres codes, ses références, ses lieux, son langage et sa hiérarchie. Les houses deviennent ainsi des familles pour ceux qui n’en ont plus.

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« Femmes realness », « Butch queen : first time in drag », « Executive realness » sont autant de catégories dans lesquelles les vogueurs peuvent concourir. Dans cette grande fabrique à identité on singe le monde, on l’exagère, on le tord, et on tente de s’y faire une place. Dans Paris is Burning se succèdent les scènes où, en militaire comme en homme d’affaire, on aspire à une vie meilleure. Une fois de plus ici le corps se fait politique et rêveur : si la société ne veut pas que, parce que noir et homosexuel, certains deviennent hommes d’affaire alors ces derniers s’empareront de force du costume. Et une fois l’illusion créée, comme un pied de nez fait au monde, les vogueurs prouvent qu’ils ont la stature pour occuper les postes qu’on leur refuse. Les catégories realness (réelles, réalité) sont particulièrement intéressantes en ce qu’elles soulignent ce potentiel des danseurs à s’emparer des images traditionnelles : l’homme hétérosexuel et l’actrice, la reine de beauté et le mannequin. La femme realness ce sera celle qui, quittant le bal, rentrera chez elle en vie. Celle qui rendra son sexe imperceptible à la face du monde. Mais les vogueurs, en dansant, ne font pas que prétendre. Avec irrévérence, ils sont.

L’impact du voguing dans la culture populaire est indéniable. La réelle question, néanmoins, c’est celle de son appropriation, de ses hybridations, et de sa reconnaissance. Dans le milieu académique, premièrement, l’exemple du voguing met en lumière l’étendue des possibilités subversives que des corps non-contrôlés pourraient offrir. Judith Butler, dans Ces corps qui comptent, résume ainsi cette idée : « la performativité hétérosexuelle est en proie à une anxiété qu’elle ne peut jamais tout à fait surmonter […] elle est sans cesse hantée par le domaine de possibilités sexuelles qui doit être exclu pour que se produise le genre hétérosexualisé. Le travestissement est ainsi subversif dans la mesure où il met en lumière la structure imitative par laquelle le genre hégémonique est lui-même produit. » Le clip de Let A B!tch Know (Kiddy Smile) illustre parfaitement les propos de Butler et montre la tension qui peut exister pour les jeunes homosexuels et transgenres de banlieue entre la masculinité qu’on attend d’eux et l’exploration de leurs sexualités. Le voguing, donc, désarticule autant les corps qu’il désarticule les normes. Pour ce qui en est de la musique comment ne pas parler du Vogue de Madonna ? Ce titre, sorti en 1990, fait en effet une place au voguing dans la culture populaire. Néanmoins, cette danse étant portée par des personnes qui, justement, ne trouvent pas leur place dans la société et dans la communauté LGBT, beaucoup trouvèrent cynique qu’elle soit popularisée par une femme dont les privilèges persistent même une fois le bal terminé. De manière plus contemporaine on peut citer des artistes comme Christine and the Queens, Lady Gaga, Beyoncé ou encore Icona Pop qui permettent au voguing de se faire une place durable dans la pop culture. Néanmoins, si on enlève à cette danse ce qu’elle a de politique, si ses danseurs ne sont plus les rejetés d’hier, que les mains qui miment les mannequins reviennent au bout des bras de ces derniers, peut-on encore parler de voguing ?

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