Guide de survie en milieu drag.

Prétendre faire un inventaire complet de la culture drag serait, en plus du travail d’une vie, d’une rare prétention. Aujourd’hui Contre Culture ne proposera donc pas de rétrospective exhaustive. Le but est ici de rendre cette culture plus intelligible et de vous donner des conseils si, par mégarde, vous vous retrouvez nez à nez avec une drag queen. Car, oui, comme dirait Marine Le Pen, ces dernières «sont là, dans les campagnes, les villes, sur les réseaux sociaux ». L’époque est en effet à la transition pour la culture drag des bars obscurs aux salles de conférences bondées, de la sous-culture au mainstream.

Repérez l’ennemi

Pour comprendre ce que sont les drag queens peut être faut-il déjà commencer par comprendre ce qu’elles ne sont pas. Ni transgenres (les personnes dont l’identité de genre ne correspond pas au sexe biologique), ni travestis (les hommes habillés en femme), ni transformistes (les hommes habillés en femme lors de spectacles) les drag queens sont donc autre chose. Le Larousse définit ces dernières comme des travestis « excessivement maquillés et vêtus de manière extravagante ». S’il existe en effet un goût prononcé pour le maquillage chez les drag queens, si ces dernières peuvent se révéler un rien plus flamboyantes que la moyenne, cette définition reste tout de même réductrice. Une lecture uniquement esthétique du phénomène drag est incomplète. Être drag queen signifie adopter une apparence jugée féminine, plus ou moins stéréotypée, dans le cadre d’une performance, ainsi que la création d’un personnage de scène à part entière et distinct de l’identité quotidienne de son créateur. Raisonner en terme de physique et de norme revient à ignorer ce qui constitue le cœur et le corps de cet art : sa substance politique, sa dimension militante, la manière dont il renégocie constamment le genre, la sexualité, l’esthétique et l’identité personnelle. De manière plus générale, et en reprenant la thèse de Judith Butler dans Ces corps qui comptent, si on doit s’arrêter aux corps alors il nous faudrait au moins comprendre que ces corps disent quelque chose du monde. Les drag queens font partie de ce « domaine des possibilités sexuelles qui doit être exclu » pour que prospère un modèle stable et traditionnel.

Définissez l’ennemi

L’origine de l’expression drag queen est disputée. Elle peut être à la fois une contraction de « dressed resembling a girl » ou faire référence au robes que portaient les acteurs masculins dans les pièces de théâtres de la fin du XIXème siècle, celles-ci ayant tendance à traîner (« drag » en anglais) sur la scène.

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RuPaul

Connaissez son histoire

Retracer l’histoire du mouvement drag peut vite s’avérer compliqué. Négocier les barrières du genre à travers les vêtements et le maquillage, à travers le corps, n’est pas un phénomène si novateur que ça. On retrouve en effet des bribes du mouvement à différentes époques. Le théâtre Kabuki japonais, par exemple, laissait une très large place au onnagata, ces rôles féminins joués par des hommes. Le théâtre, dans sa forme originelle et religieuse, était à ses débuts réservé aux hommes. Ces derniers se grimaient donc en femmes afin d’assurer les rôles interdits à la gent féminine. Puis, même en abandonnant sa forme religieuse, cette tradition persistera. On retrouve donc dans le théâtre Shakespearien cette même présence des hommes dans des rôles féminins. Le début du XIXème siècle voit apparaître une nouvelle catégorie d’actrices, les imitatrices, qui à l’instar de Julian Eltinge dans The Fascinating Widow (1911) s’immiscèrent petit à petit dans les vaudevilles américains. Durant la prohibition aux Etats-Unis (qui durera jusqu’en 1933) c’est l’époque Pancy Craze qui voit le jour. De nombreux lieux secrets apparaissent à l’époque pour permettre à ceux qui le souhaitent de boire de l’alcool, d’affirmer leur sexualité et d’assister à des représentations de drag queens. Néanmoins dans les années 1950 et 1960, alors que la répression s’abat sur ces mêmes lieux et sur leurs occupants jugés déviants, le milieu drag se voit condamné à la discrétion. Ce sera dans des bals et des concours de beauté drag (les pageants) que les drag queens se retrouveront donc autour d’une figure maternelle : Flawless Sabrina, une pionnières du milieu. Parallèlement, au cinéma, on donne à voir le phénomène comme déviant : c’est notamment l’époque de Psychose d’Alfred Hitchcock (1960) et d’un Norman Bates à la fois tueur et travesti. Le 28 Juin 1969 une descente policière au Stonewall, un bar au cœur du Greenwich Village new-yorkais, dégénère et lance un mouvement de protestation au sein de la communauté LGBT. Une fois de plus des drag queens, dont Marsha P. Johnson, se retrouveront en tête de cortège, comme pour signifier le lien entre culture LGBT et culture drag. Porter des vêtements féminins n’est donc plus l’apanage des comédiens, le drag se fait politique et une transition s’effectue entre des drag queens « en soi » vers des drag queens « pour soi ». Dans les années 1980 le mouvement est éclairé d’une lumière nouvelle. Des chanteurs tels que Boy George, des festivals tels que Wigstock (créé par Lady Bunny), et des films tels que Priscilla folle du désert (1995) parlent du mouvement autrement que par le prisme de la déviance. Mais c’est réellement dans les années 1990 que la transition s’effectue des milieux undergrounds (tels que le voguing) vers ce qu’on appelle le mainstream. La principale actrice de ce changement n’est autre que RuPaul qui se voit propulsée sur le devant de la scène en 1993 avec son titre Supermodel, you better work. De 1996 à 1998 « Mother » comme elle est souvent appelée a le droit à son propre talk-show, le RuPaul Show, sur la chaîne américaine VH1. Depuis, c’est à une véritable ascension des drag queens dans la culture populaire que nous assistons. Comme un cadeau offert au milieu qui l’a vu grandir, RuPaul lance son émission de télé-réalité, RuPaul’s Drag Race, en 2009, dont la dernière saison réunissait en moyenne 800 000 téléspectateurs. Depuis, les drag queens ne sont plus ces créatures chimériques qu’on rencontre dans les bars gays, elles se dévoilent, elles et leur culture, au monde entier.

Comme Champollion, décryptez son langage

Peut-être vous retrouverez vous nez-à-nez avec une drag queen un jour. Il vous faudra ainsi pouvoir comprendre ce qu’elle dit, et en cas de danger, lui répondre dans cet étrange dialecte dont Contre Culture se propose ici de vous apprendre les rudiments.

Faux queen : nom donné à une femme cisgenre drag-queen.

Fierce : terme positif utilisé pour décrire la férocité d’une queen.

Fish : qualité d’une queen qui ressemble à s’y méprendre à une femme cisgenre (biologiquement née femme), la ressemblance étant telle qu’on pourrait sentir l’odeur de poisson qui émane naturellement des organes génitaux féminins.

Five o’clock shadow : lorsque la barbe fraîchement rasée d’une drag queen réapparaît sous son fond de teint.

Gagging : réagir intensément, souvent en réaction à un choc.

Hunty : contraction des mots honey et cunt, majoritairement utilisée de manière positive entre queens.

Kai Kai : lorsque deux drag-queens couchent ensemble.

Kiki : un moment d’échange et d’amitié entre plusieurs drags queens.

Padding : l’effet féminisant donné par les bouts de mousse et d’éponge positionnés sur les hanches, jambes, fesses et autres poitrines des queens.

Reading : l’insulte élevée au rang d’art, dire à quelqu’un ses quatre vérités comme si on lisait la liste de ses défauts dans un livre. Trouver un défaut à exagérer pour créer un rire collectif.

Sashay away : phrase prononcée par RuPaul lorsqu’une drag queen quitte l’émission. L’expression vient du terme « chassé » utilisé par les danseurs de ballet.

Shade : la petite sœur du reading. L’art de subtilement pointer du doigt les défauts d’une personne.

Shantay, you stay : phrase prononcée par RuPaul lorsqu’une drag queen reste dans l’émission à la suite d’une bataille de lyp-sync.

Tea : compris comme étant la lettre T, première lettre de truth (la vérité). Le tea c’est donc la vérité qui doit être révélée à propos d’une personne et de ses comportements.

Tuck : nom donné à l’entrejambe d’une drag-queen lorsque cette dernière cache ses attributs masculins afin de recréer l’apparence d’une entrejambe féminine.

Différents ennemis, différentes techniques

Un des réflexes des néophytes, lorsqu’ils doivent juger du talent d’une drag queen, est souvent de prendre uniquement en compte la ressemblance de cette dernière avec l’image que l’on se fait de la beauté féminine. La meilleure drag queen c’est celle qui ressemble le plus à une vraie femme, non? Non, et voici un résumé succin et non-exhaustif de la variété d’écoles drag :

fashion /artsy : queens qui affichent un goût prononcé pour la mode, l’art de défiler et l’art tout court. Les looks sont souvent emprunts d’une vaste palette de références. (Ici : Milk)
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pageant : queens habituées des concours de beauté et qui partagent une même esthétique féminine. (Ici : Alyssa Edwards)
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camp : queens théâtrales qui jouent majoritairement sur l’humour. (Ici : Bianca Del Rio)
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showgirls : queens qui brillent par leur art de danser ou de chanter. (Ici : Shangela)
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impersonators : queen dont la carrière s’est bâtie sur l’imitation d’une célébrité. (Ici : Derrick Barry)
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clubkid : queens inspirées par l’univers underground new-yorkais, se positionnent souvent très loin des canons habituels de beauté féminines. (Ici : Acid Betty)

Connaissez les tourments qui l’habitent

Le premier épisode de la saison 9 de RuPaul’s Drag Race sur la chaîne américaine VH1 a réussi l’exploit de rassembler un million de téléspectateurs. Comme nous le précisions plus haut cela suppose donc qu’un phénomène jadis cantonné à un public d’habitués et aux bars gay s’étend maintenant à un nouveau public plus jeune et plus varié. Alors que l’expérience drag était auparavant une expérience intimiste, que cette dernière pouvait représenter un moment pivot dans la découverte d’une sexualité, elle est aujourd’hui disponible à tous. Plus besoin de connaître quelqu’un qui connaît quelqu’un qui est allé dans ce bar formidable dans les quartiers perdus de la ville. Se révèle donc une tension qui est intrinsèque au mouvement : lorsqu’une sous-culture pénètre la culture populaire il existe toujours une peur qu’elle perde de son sens. De plus, comme cet article en atteste, une vaste majorité de la culture drag maintenant connue du grand public est américaine. Il pèse donc un risque d’homogénéisation du phénomène, par le langage comme l’esthétique, et donc d’une perte de sens à long terme des origines du mouvement.

 

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