Les drag queens sont-elles sexistes?

Juillet 2015 la Free Pride (ndlr : marche des fiertés) de Glasgow interdisait aux drag queens de se représenter lors de l’événement. La raison ? Les organisateurs étaient inquiets que les personnes transgenres et celles qui questionnent leur genre, se sentent mal à l’aise face à ces hommes cisgenres (qui se reconnaissent dans leur sexe de naissance) qui se jouent des normes relatives au genre. Si l’idée de créer un espace sécurisé et inclusif ne peut être qu’admiré il nous faut tout de même nous demander pourquoi nous arrivons à considérer que des hommes avec des perruques et des talons hauts sont des ennemis objectifs de la cause LGBT. Contre Culture se propose ici d’exposer les principales critiques adressées aux performeurs drag et les nuances qu’il nous est possible d’apporter à ces dernières.

358795-free-pride-campaigners-hit-out-at-pride-glasgow-for-introduction-of-ticket-prices-credit-erin-macke

Un milieu majoritairement composé d’hommes cisgenres

L’argument : C’est une vérité, la plupart des drag queens ne sont pas transgenres. Elles s’identifient comme étant hommes et ne revêtent leur identité drag qu’à l’occasion de performances. De même, les femmes qui choisissent de devenir drag queens sont souvent nommées « faux drag », ou « biologiques » (entre autre) ce qui donne l’impression à beaucoup que ces dernières sont jugées inauthentiques. De plus, il semblerait que les drag queens n’acceptent cette féminité que le temps d’une performance et, le soir venu et les perruques retirées, ne sont plus opprimées comme peuvent être opprimées les femmes cisgenres et transgenres.

Sa critique : On soulignera ici qu’il existe un nombre significatif de drag queens nées biologiquement femmes et de drag queens transgenres. Le milieu drag, s’il peut se révéler relativement hermétique, n’est toutefois pas fermé à ces contributions. L’essence même du mouvement est de prôner une certaine liberté qui, jusqu’à preuve du contraire, ne s’est pas soudainement transformée en normativité doctrinale à l’égard des performeuses femmes.

Une mise en scène excessive de la féminité…

L’argument : Les drag queens seraient ces chimères de glamour, de sensualité, ces créatures féroces qui prônent une compétition malsaine entre femmes, et qui réduisent ces dernières à leurs stéréotypes, à des corps-objet. De plus, cette vision de la femme serait une vision particulièrement masculine de ce qu’est le corps d’une femme et de ce qu’il doit rester. Une misogynie rampante serait donc bien présente au sein de la communauté LGBT et des drag queens en général. L’exemple le plus souvent mobilisé est l’utilisation du terme fishy par les drag queens pour signifier que l’une d’entre elles ressemble à s’y méprendre à une femme cisgenre.

Sa critique : Les nombreux auteurs spécialisés dans les questions de genre ont, depuis bien longtemps, montré que les concepts de masculinité et de féminité sont des construction sociales. Ces dernières n’appartiennent pas respectivement aux hommes et aux femmes, elles sont assignées, routinisées, et deviennent des injonctions. Ainsi, il semblerait bien difficile pour quiconque de voler une féminité qui, par essence, n’appartient pas naturellement aux femmes. De plus, de quelle féminité parlons-nous ? Existerait-il une seule manière d’être femme, celle-ci pouvant être objectivée, isolée, et donc volée par ceux qui le souhaitent ? Penser que les drag queens ne font qu’imiter la gent féminine c’est oublier que cet art est composé d’une myriade d’écoles distinctes qui, du glamour à l’androgyne, se jouent plus du genre qu’elles ne le renforcent.

CqwA8yVW8AEFC7x

…Qui s’associe souvent à une appropriation culturelle

L’argument : Les drag queens seraient des voleuses. Du voguing jusqu’à une supposée culture féminine noire ces dernières s’approprieraient des cultures qui ne leur appartiennent pas. Cet argument considère en effet qu’avant d’être des performeuses qui questionnent leur genre les drag queens sont des hommes majoritairement blancs et cisgenres. L’Union des étudiants anglais a ainsi fait passer une règle interdisant aux hommes gays blancs de s’approprier les « manières, tics de langage et les phrases souvent attribuées aux femmes noires« . Jouissant de ce double privilège d’être à la fois hommes et blancs ils ne pourraient donc pas se revendiquer, ou s’inspirer, d’une culture dont ils sont exclus par leur position de domination.

La critique : Les cultures sont issues d’hybridations, d’échanges, et il peut vite s’avérer dangereux d’assigner une population à une culture supposée. Le principe même d’appropriation nie la possibilité pour quiconque d’élargir ses horizons culturels. Le débat est ici différent de celui qui entoure le blackface. Non, les drag queens ne font pas de girlface. Il y a ici, derrière les performances, de réels questionnements sur l’identité de genre, sa fluidité, et la manière dont elle s’articule avec une fibre artistique. Ce qui n’est pas le cas pour les auteurs du blackface. Lorsque certains prêtent des caractéristiques outrancières aux personnes noires, les drag queens, ellesse jouent de la normativité du genre et non pas des femmes.

Les drag queens créent une confusion malsaine entre elles et les transgenres

L’argument : Les tenants de cet argument estiment que les drag queens nuisent à l’image des femmes transgenres en ce qu’elles créent une confusion entre le fait de se jouer du genre lors de performances et le fait de questionner son identité sexuelle, parfois jusqu’à changer de sexe. On retrouve des exemples similaires dans la dernière saison du fameux Celebrity Big Brother anglais dans lequel la journaliste trans India Willoughby n’a pas caché son rejet de la drag queen australienne Courtney Act.

Sa critique : C’est ici un argument qui, s’il s’entend parfaitement, n’a pas grand chose à voir avec les drag queens mais plutôt avec la connaissance qu’ont les gens sur ces sujets. De plus, l’argument devient vite inopérant lorsqu’on connaît l’apport historique des femmes trans dans la création du mouvement drag.

 

En bref, si on peut aisément comprendre les questionnements qui habitent certains courants féministes, si on peut s’émouvoir de la sensibilité de certains et certaines transgenres, il nous faut éviter de nous aventurer trop loin du sens commun. En effet, il semblerait impensable pour une grande majorité de personnes que des hommes en talons pourraient nuire d’une manière ou d’une autre à la cause féminine. C’est bien du genre, et non des femmes, dont les drag queens se jouent. En agissant de la sorte on peut estimer qu’elles détruisent les barrières ou qu’elles les renforcent. On peut aussi aussi raisonner en terme de fluidité et estimer que les performances ne peuvent être découplées des questionnements intérieurs de ceux qui les initient. Les bars à drag queens créent cet espace distinct dans lequel il est possible d’explorer les identités. Et ces identités sont multiples et s’incarnent dans une multitude de genres de drag différents qui varient de l’androgyne, à la pin-up, du burlesque au femmes barbues. De plus l’idée même de ce qu’est la communauté LGBT est une chimère. Il y a là des gens qui ne s’entendent pas sur énormément de sujets mais qui ressentent une affinité en ce qu’ils se sentent opprimés car ils ont une identité de genre qui diverge de ce qui est considéré comme normal. Commencer à insoler les L des G des B des T c’est entreprendre une hiérarchisation des peines, créer des cultures hermétiques et abandonner l’idéal d’inclusion.

 

Références :

La misogynie touche aussi les drag queens : https://i-d.vice.com/fr/article/59gm4q/la-misogynie-touche-aussi-les-drag-queens

Londres, les femmes aussi sont drag queens : https://i-d.vice.com/fr/article/43vkdw/londres-les-femmes-aussi-sont-drag-queens

Etre drag queen et féministe, c’est possible : https://i-d.vice.com/fr/article/zmxw94/tre-drag-queen-et-fministe-cest-possible

Kevin D. Nixon , Are Drag Queens Sexist? Female Impersonation and the Sociocultural 
Construction of Normative Femininityhttps://uwspace.uwaterloo.ca/bitstream/handle/10012/4307/MA%20Thesis%20-%20K.%20Nixon%20-%20Final%2097-03%20Revised.pdf;sequence=1

Are drag queens doing girlface : https://thesocietypages.org/socimages/2015/07/28/are-drag-queens-doing-girlface/

Wigs, wings and blatant misogyny : Complicating drag : https://www.stanforddaily.com/2015/02/01/wigs-wings-and-blatant-misogyny-complicating-drag/

Un commentaire sur “Les drag queens sont-elles sexistes?

Ajouter un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :