« Toute la misère du monde » ou l’histoire d’un irrespect numérique.

Il est de ces soirées que l’on passe à divaguer sur Internet. La nuit tombée les fils d’actualité Facebook se font calmes et permettent de parcourir plus librement qu’en journée les différents contenus proposés. Entre une vidéo d’un chien qui joue de la musique et une publicité pour des chaussures qui me font questionner l’usage que fait Facebook de mes données, je tombe sur une vidéo de l’Agence France Presse. On y rencontre des migrants ayant trouvé refuge dans la ville de Briançon en lisière des Alpes françaises. Les bénévoles s’affairent dans le refuge, préparent à manger et décrivent l’afflux instable mais néanmoins grandissant de migrants qui, chaque soir, rejoignent les terres françaises. La grande majorité de ces migrants, nous dit-on, est d’origine Guinéenne et Ivoirienne et justifie son départ par des conditions de vie précaire, un fort chômage ou encore des problèmes familiaux. On nous décrit rapidement l’instabilité politique qui règne en Guinée, les manifestations, leurs répressions, et la peur toujours présente d’être tué, anonymement et sans raison. La vidéo se termine sur des mots timides qui racontent les dangers rencontrés sur la route, la possibilité d’être vendu comme esclave en Libye, l’inévitable passage en prison et le sentiment d’avoir perdu sa dignité. Je m’apprêtais donc à m’endormir quand je me suis soudainement souvenu d’une idée que j’avais eu quelques temps plus tôt. Il m’était en effet apparu que, la plupart des médias s’essoufflant, les commentaires les plus intéressants ne venaient pas des commentateurs professionnels mais bien des sections « commentaires » en bas des articles et autres vidéos en ligne. J’étais alors sous une vidéo de l’AFP qui, jusqu’à preuve du contraire, n’est pas l’antichambre du fascisme. Il n’y avait donc pas de raison de sombrer dans une violence gratuite des plus aberrantes. Si ?

Je tiens, avant de rentrer dans le vif du sujet, à mettre au clair quelque chose. Je comprends qu’une part significative des français puissent nourrir des craintes. Il n’est d’ailleurs pas ici question de s’ériger moralisateur et quitte à me donner un titre je préfère que l’on me nomme arbitre des courtoisies. Car si j’accepte que les vérités de chacun soient éloignées des miennes, si je peux faire un effort de projection pour comprendre d’où certains parlent, je ne peux me résigner à abandonner l’exigence du débat démocratique au profit de l’absurdité des commentaires que vous vous apprêtez à lire. Et c’est certainement parce qu’ils résonnent en chacun de nous avec une étrange familiarité que j’ai décidé de catégoriser et d’approcher, avec humour mais fermeté, les commentaires ci-dessous :

1 – Ils sont pauvres mais ils ont un smartphone!

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Cette catégorie est la grande gagnante. Visiblement, la séquence dans laquelle on voit des migrants parcourir leurs téléphones n’a pas enchanté nos internautes. Des « téléphones haute gamme » aux « téléphones à 500 euros! » on comprend vite où est le problème. Nos chers internautes sont de ceux qui ont une vision monacale de la pauvreté. Pour être un bon pauvre soyez donc de préférence rachitique et malade. Ces mêmes internautes doivent être de ceux qui disent «Moi? Je ne donne pas aux SDF parce qu’ils vont s’acheter de l’alcool avec leur argent!». Leur pauvreté à eux est faite de salissures et de haillons, vous leur présentez de la misère, ils s’attendent à voir Les Misérables. De plus, faudrait-il peut être rappeler qu’il est tout à fait possible de se procurer un smartphone pour moins de 100 euros et que nul n’est obligé de dépenser son P.E.L dans l’achat de son appareil. Si la vidéo de l’AFP révélait un migrant sortant honteusement de ses affaires un sèche-cheveux Dyson ou un appareil à raclette peut-être là aurions nous eu une discussion sur ce qu’il semble cohérent ou non d’emporter avec soi. Il ne me semble pas incohérent que quelqu’un ayant quitté sa famille, ayant changé de pays en prenant des risques allant de l’esclavage à la mort, veuille se permettre le luxe de posséder un téléphone pour rester en communication. On aura enfin une pensée émue pour le « ils passent vite de la grande misère aux habitudes de nos ados ». J’attends avec impatience que l’on m’explique les terribles turpitudes des adolescents français, leurs séjours en prison, le moment où on a tenté de les vendre comme esclaves en Libye, ce jour où ils risquèrent leur vie sur des bateaux de fortune pour terminer dans la clandestinité. Non, les adolescents français eux, s’ils peuvent connaître l’horreur, jouent certainement plus à Candy Crush qu’ils ne risquent leur vie. On appréciera aussi la petite idée qui circule et qui revient à dire qu’en Côte d’Ivoire ou en Guinée les jeunes n’ont pas de téléphone. Vous reprendrez bien un peu de cliché, non?

2 – Trompés sur la marchandise!

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Cette catégorie est celle de ceux qui renvoient leurs plats en cuisine lorsqu’ils sont au restaurant parce qu’ils pensaient que le saumon allait avoir une autre tête. Vous prenez ce réflexe et vous y ajoutez un rien de complotisme et vous vous retrouvez avec les commentaires ci-dessus. « Marine avait raison » et les « médias nous mentent » y font visiblement loi. Ceux-là devaient visiblement s’attendre à accueillir de grands blessés de guerre défigurés et ne comprennent visiblement pas que la violence peut aussi être économique. De plus, pour qui s’attarde à regarder la vidéo en entier, cette dernière fait référence à des violences politiques, des problèmes familiaux et personnels ainsi que des problèmes économiques. Le spectre des raisons est vague. Peut-être faudrait-il se poser la question de notre responsabilité, de l’impact que peut avoir un modèle économique, de notre responsabilité historique sur le changement climatique et des aides financières que l’on accorde au lance-pierre. Peut-être faudrait-il aussi sérieusement penser au développement de l’Afrique car c’est une question de dignité, de démographie et de réponse au changement climatique. Les voix qui s’élèvent et qui se veulent raisonnées lorsque l’on parle d’immigration, qui assènent des « Ils préféreraient rester chez eux alors il faut les aider dans leurs pays natifs! » s’éteignent étrangement bien vite.

3 – On ne peut pas accueillir toute la misère du monde!

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Cette catégorie est formidable car c’est certainement celle qui est la plus répandue. Nous connaissons tous quelqu’un qui, ne pouvant se permettre d’être complètement anti-immigration, raisonne en terme de quantités. On ne comprend d’ailleurs jamais quelle partie de la misère du monde ces derniers sont prêts à accueillir ni même où ils dressent les limites. Opérons-nous un tri en fonction des origines de la misère, de se nature, son intensité? A les écouter la France est une allégorie de l’Arche de Noé et elle serait prête à couler.

4 – Je suis raciste, et alors?

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Ici s’offrent à nous des commentateurs en roue libre. Se parant joyeusement de leurs plus beaux « petits blancs » « brouteurs » « fourbes » et « merdes » ces impétueux justiciers cathodiques n’ont que faire de la bienséance et du respect. Peu importe finalement que les migrants soient migrants, ils ont le droit à une détestation totalement gratuite simplement parce qu’ils sont différents. Et par différents comprenez ici qu’ils sont noirs, ex-colonisés et que très visiblement ils ne cherchent qu’à venir voler le pain des braves « petits blancs ». Et si être anti-immigration est une chose, dégueuler d’autant de haine et d’irrespect sur Internet en est une autre.

L’exercice me semble donc intéressant parce qu’il dit quelque chose de l’époque. Pour avoir accès à ce reflet du monde, ce cliché au sens photographique, il faut parfois se perdre dans les commentaires perdus de Facebook. Peut-être pensez-vous qu’il est inutile de s’attarder sur ces derniers et que les réseaux sociaux ne sont qu’un défouloir de haine. Peut-être avez vous raison. Mais il nous faut parfois sombrer dans ces espaces pour avoir accès à des réalités que nous ne côtoyons pas forcément dans notre vie quotidienne. Il n’est toujours pas question dans cet article de ridiculiser quiconque mais plutôt de rappeler qu’il existe une exigence de courtoisie et de respect et que cette dernière est inséparable du débat démocratique. Ce respect nous le devons à tout le monde, d’où qu’il vienne et peu importe le prix des téléphones.

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