Qu’est-ce qu’une nation?

Qu’est-ce qu’une Nation?’. Voilà la question que se pose l’historien français Ernest Renan dans son discours à la Sorbonne du 11 Mars 1882. Le texte, dont on fête cette année les 136 ans, se propose d’analyser cette crainte anthropologique de l’implosion qui traverse toutes les sociétés. Renan esquisse ici les modalités du vivre-ensemble et cherche à montrer ce en quoi la vision française de la nation est différente de la vision allemande. Après la récente défaite de 1870 contre la Prusse ainsi que l’annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Empire allemand, l’heure est plus que jamais à la réflexion sur l’identité nationale et sur la manière dont elle est conditionnée ou non par la géographie, la religion ou l’appartenance ethnique.


Avant de lire Renan, comprendre Fichte

On oppose traditionnellement la vision française et la vision allemande de la nation. Cette dernière fut théorisée par le philosophe allemand  Johann Gottlieb Fichte en 1807 dans ses Discours à la nation allemande. L’auteur y expose des caractéristiques qu’il juge ‘objectives’ afin de définir ce qui crée une nation. ‘Race’, religion, langue et histoire s’y côtoient ainsi pour peindre une esquisse essentialiste de la nation allemande. Fichte réinterprète par là l’idée de Volksgeist, formulée au XVIIIème par Herder,et lui donne le sens suivant : ce ‘génie du peuple’ tel qu’on le traduit usuellement est un instinct populaire que les individus détiennent ou non. Ceux qui le détiennent de par leur lieu de naissance, la langue qu’ils parlent ou le sang qui coule dans leurs veines, peuvent ainsi se revendiquer allemands.

Ce que n’est pas la nation française

Nous allons traiter les vivants comme d’ordinaire on traite les morts.’ proposait Renan au début de son discours, comme pour préciser la teneur scientifique de sa démarche. Constatant la fin progressive des Empires et doutant fortement que ces derniers puissent un jour revenir, Renan commence à réfléchir aux critères qui pourraient éventuellement justifier les appartenances nationales. La ‘race’? ‘La vérité est qu’il n’y a pas de race pure et que faire reposer la politique sur l’analyse ethnographique, c’est la faire porter sur une chimère.’ précise l’historien. Il en va de même pour la langue. Ernest Renan prend pour exemple la nation suisse dont il souligne l’unité alors même qu’elle comporte une large variété linguistique. ‘Il y a dans l’homme quelque chose de supérieur à la langue: c’est la volonté.’ La religion devient aussi un critère caduque dans les pays qui ne connaissent pas de religion d’Etat. De même, à ceux qui voudraient limiter la nationalité aux barrières géographiques,  Renan répond de la sorte : ‘La terre fournit le substratum, le champ de la lutte et du travail; l’homme fournit l’âme.’ Une nation n’est donc pas conditionnée par la ‘race’, la langue, les intérêts économiques, la géographie ou encore l’affinité religieuse. Non, la nation telle qu’elle est pensée en France, est avant tout une âme.

Vers une définition française

Selon Renan, cette âme est composée de deux choses : la possession en commun d’un riche ‘legs de souvenirs’ et le consentement actuel de ‘faire valoir l’héritage qu’on a reçu’.

Pour ce qui est de la première partie il ne faut pas comprendre ce passé commun comme la célébration d’une France éternelle. Renan précise qu’un passé ‘héroïque’, des ‘grands hommes’ et de la ‘gloire’ permettent à un peuple de se rassembler. Peu importe d’où les citoyens viennent ce patrimoine est le leur. Des lettres aux idées en passant par les paysages et le terroir, tout ça fait partie de ce ‘legs de souvenirs’ dont la transmission et le célébration font qu’une nation existe. Bien sûr les problématiques sont différentes en 2018 de ce qu’elles pouvaient être en 1882. La question post-coloniale pose nécessairement la question de la mémoire et de la réconciliation possible des souffrances des uns et des autres. A cela Renan ne pouvait pas encore répondre mais il soulignait déjà que ‘l’oubli, et […] l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d’une nation’ car ‘l’unité se fait toujours brutalement’. L’unité et l’indépendance comportent donc, dans leur dimension historique, une part de violence intrinsèque qui aujourd’hui fait toujours débat. Alors que le débat se divise souvent entre ceux qui prônent la repentance et ceux qui prônent l’oubli, Renan, lui, fait dépendre la survie d’une nation au fait que ‘les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses.’

Pour ce qui est de la volonté de célébrer cet héritage commun, l’historien souligne que la nation doit être vécue comme ‘un plébiscite de tous les jours’. Cette dernière se retrouve donc nécessairement dans une position inconfortable entre le passé et le futur. Le lien entre les deux est matérialisé par un peuple, ce corps chaud et souverain qui souscrit à ce projet de société car il a conscience que l’avenir dépendra nécessairement d’un choix commun. Ainsi, la nation est intrinsèquement politique en ce qu’elle suppose qu’un peuple puisse exercer une souveraineté et choisir son destin et que c’est ce choix qui crée un sentiment d’appartenance.

 

136 ans plus tard les mots de Renan résonnent toujours avec une certaine justesse. Ils nous rappellent que l’idée-même de nation est une prophétie auto-réalisatrice, que cette dernière existe parce que nous choisissons d’y croire et d’y participer. Si elle peut être aisément déconstruite en démontrant son caractère arbitraire elle témoigne néanmoins des différentes façons qu’ont les peuples de trouver leur stabilité. La thèse d’Ernest Renan se place ainsi dans ce vide laissé entre ceux qui estiment que la nation est une structure obsolète et ceux qui souhaiteraient établir des critères de sélection qui, en plus d’être une injure à l’humanisme, sont une injure à la tradition française. La nation française se place ainsi au croisement entre l’humanisme et l’universalisme et doit être comprise comme une structure qui, même arbitraire, permet à une société de se stabiliser.

 

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