Russie, entre la condamnation et la complaisance : la compréhension.

Les résultats sont tombés dans la soirée du 18 mars. Réélu avec 76,6% des suffrages exprimés, Vladimir Poutine entamera donc cette année son quatrième mandat en tant que Président de la Fédération de Russie. L’issue du scrutin n’est en rien surprenante. Experts et autres sondages prévoyaient en effet sans trop se mouiller une réélection haut la main de l’homme politique russe. C’est donc entre les lignes, à l’endroit même de nos analyses usées, qu’il faut chercher le réel sens de cette élection. Là où une écrasante majorité de médias occidentaux se passionnent pour les bourrages d’urnes et les accusations de fraude il nous faut prendre de la hauteur et changer de paradigme. Ainsi, c’est dans cet espace vaquant entre une opposition stérile et une complaisance coupable que doit naître un espace d’intelligence collective et de réflexion politique. C’est ce que nous proposons modestement de faire dans cet article.


Une élection qui survient dans un contexte international tendu

Si l’issue du scrutin était nationale il nous faut néanmoins resituer cette dernière dans une actualité internationale particulièrement mouvementée. C’est en effet une plaie un peu plus saillante qui s’est ouverte durant les derniers mois entre la Russie ses homologues occidentaux. L’adoption à l’unanimité d’une résolution de l’ONU pour une trêve humanitaire dans la Ghouta Orientale fait partie de ces affrontements. Moscou qui avait pourtant voté ladite résolution a en effet refusé d’arrêter l’offensive militaire du régime syrien contre les rebelles de la région. Face à une telle crise humanitaire les regards inquisiteurs se posèrent sur cette Russie coupable de complaisance à l’égard de Bachar el-Assad. Le mois de Mars aura aussi été marqué par la tentative d’assassinat d’un double-agent russe résidant sur le territoire britannique. Ce dernier ainsi que sa fille, furent victimes d’un agent innervant (qui attaque le système nerveux) dont la paternité fût vite attribuée à la Russie. Dans une déclaration commune le Royaume-Uni, l’Allemagne, les Etats-Unis et la France estimèrent ainsi que la Russie était vraisemblablement coupable et qu’il fallait prendre des décisions. Theresa May décida ainsi de la suspension des contrats bilatéraux avec Moscou ainsi que de l’expulsion de 23 diplomates russes du territoire britannique. Ainsi, ces événements façonnent notre vision de l’élection russe de même qu’ils installent au sein du peuple russe un sentiment d’hostilité envers l’Occident.

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Une présidentielle sans enjeux ?

C’était la pierre angulaire de la rengaine médiatique : l’élection de Poutine était déjà jouée et il ne restait plus qu’à attendre patiemment que le dirigeant russe ne s’auto-institue pour un quatrième mandat. Si en effet une défaite aurait été hautement improbable, le scrutin, lui, ne comportait pas moins quelques enjeux dont il nous faut ici parler. Le taux de participation, dans un premier temps, devait nécessairement être élevé afin de renforcer la légitimité de Poutine sur le plan national comme international. Avec 67% de participation cette élection prouve que les russes, même fatalistes, sont tout de même allés voter afin de permettre à Poutine d’asseoir son pouvoir sur une légitimité renouvelée. Le deuxième indicateur à suivre était le score de Pavel Groudinine, le dirigeant communiste, qui n’aura finalement récolté que 11,77% des voix. Le chiffre reste significatif comparé au score effectué par le troisième candidat, Vladimir Jirinovski (5,65%), mais infime par rapport aux 76% récoltés par Poutine. L’opposition, donc, ne se voit pas renforcée par cette élection et ne vient pas ébranler la légitimité de Vladimir Poutine. Malgré la fascination occidentale pour Alexëi Navalny et Ksenia Sobtchak, les deux principaux opposants au pouvoir en place, l’heure n’est toujours pas au changement. Enfin, les 92% des votes attribués à Poutine en Crimée ne sont pas à négliger. Quatre ans jour pour jour après le rattachement de cette région à la Russie la question du sentiment d’appartenance se pose plus que jamais. Alors que nous décrivons usuellement cette annexion comme le fruit de la violence et des chars, le résultat du scrutin vient contredire cette lecture et nous conduit à revoir nos analyses.

Fraudes et corruption : de l’irrégularité à l’incitation.

La carte produite par l’ONG GOLOS et reprise massivement dans les médias fait état de plus de 2000 cas d’irrégularités lors du scrutin russe. Les observateurs de l’OSCE, eux, ont estimé dans leur rapport que l’élection présidentielle russe s’était déroulée selon les règles, malgré quelques irrégularités et un contexte politique marqué par une ‘pression constante sur les voix critiques‘. Comme précisé plus haut dans l’article un des enjeux principaux de ce scrutin était la participation. Ainsi, des buffets gratuits proposés dans les bureaux de vote jusqu’à la possibilité de pouvoir voter sur son lieu de travail ou d’étude la logique est la même : s’assurer un fort taux de participation.  Entre réelle fraude et mécanismes d’incitation au vote l’élection russe se place sous le signe de la mobilisation et de la recherche, par Vladimir Poutine, d’une légitimité réaffirmée.

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Comment expliquer la victoire de Poutine ?

Ainsi, si l’issue du scrutin russe ne peut être uniquement analysée par le prisme de l’irrégularité il nous faut analyser les résultats à la lumière de l’Histoire.

Il nous faut garder en tête que la Russie nourrit une certaine image d’elle-même. Le prestigieux passé impérial et la victoire contre le nazisme se côtoient ainsi dans un récit national faisant l’éloge de la grandeur russe. Les années 1990 représentent l’effondrement de cette image grandiloquente d’une Russie éternelle. Avec la chute de l’URSS c’est une période d’instabilité politique qui s’est ouverte. L’imaginaire collectif russe porte encore en son sein le souvenir du pillage effectué par les oligarques, l’accroissement des inégalités, de la misère et de l’insécurité. La Russie se retrouve donc coincée entre une certaine image d’elle-même, sa déconstruction dans les années 1990 et la frustration de ne jamais avoir pu nouer de réels liens avec l’Occident.

Ainsi, la réélection de Poutine doit être vue comme la preuve du besoin de stabilité qui anime le peuple russe. Le dirigeant russe est perçu comme le seul pouvant flatter le roman national et gérer une oligarchie et des réseaux de pouvoirs locaux dont les Russes se méfient. Plus généralement, l’élection présidentielle russe est le lieu de rencontre entre un Homme et un peuple, aussi frustré ce dernier puisse-t-il être et dans des conditions aussi asymétriques et violentes cette rencontre puisse-t-elle se faire. De même, l’expérience russe de la démocratie reste associée à l’ouverture tentée par Gorbatchev et donc au début de l’instabilité politique et économique. Peut-être serait-il bon de préciser que si la démocratie est toujours souhaitable elle ne s’insère pas de la même manière dans différentes cultures et elle n’est pas la seule à pouvoir fournir une stabilité politique.

De même, le contexte international exposé en introduction de cet article joue sur le résultat du scrutin. Les tensions contemporaines entre la Russie et l’Occident participent à une confrontation manichéenne et à l’accroissement d’un sentiment anti-occidental en Russie. Cette dernière se méfie de l’Occident comme elle se méfie de son modèle de démocratie. On précisera néanmoins que le pays est doté d’une Constitution depuis 1993 et que Vladimir Poutine s’était gardé, en 2008, de modifier cette dernière afin de briguer un troisième mandat consécutif.

Enfin, la taille de la Russie n’est pas à négliger. Dans le plus vaste pays au monde les différentes régions peuvent vite être gangrenées par les élites locales. Une des fonctions du Président est donc de pouvoir asseoir son pouvoir sur la totalité du territoire et d’empêcher que des régions entières échappent à la loi. C’est donc cette capacité qu’a Vladimir Poutine à projeter un pouvoir politique sur l’étendue du territoire et des préoccupations de ses citoyens qui fait de lui une figure rassurante et pertinente.

‘  L’élection présidentielle russe est le lieu de rencontre entre un Homme et un peuple, aussi frustré ce dernier puisse-t-il être et dans des conditions aussi asymétriques et violentes cette rencontre puisse-t-elle se faire. ‘

Quelles relations avec la Russie ?

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La principale critique qui est adressée aux pouvoirs publics français c’est celle qui consiste à mettre en parallèle les sanctions économiques contre la Russie et l’étonnante complaisance de ces derniers envers le non-respect des droits de l’Homme en Arabie Saoudite ou en Chine, pays avec lesquels la France commerce sans soucis. Difficile, en effet, de ne pas voir de l’hypocrisie et de l’incohérence dans l’action de gouvernements qui s’accommodent facilement des écarts aux droits de l’Homme chez certains et s’en servent comme instrument pour dénoncer les autres.

De plus, même coupable de soutenir les agissements de Bachar el-Assad, la Russie constitue une alliée de taille dans la lutte contre l’islamisme.

Enfin, ce qu’il nous faut retenir c’est qu’un gouvernement n’est rien d’autre que l’incarnation temporaire d’un État. Si la courtoisie, la diplomatie et l’ouverture ne sont visiblement pas offertes à la Russie de Poutine peut-être faudrait-il les offrir à l’État russe. Ce dernier, plus pérenne,  est une structure politique qui survit à ses dirigeants. Là où on rejette la Russie de Poutine on rejette aussi l’État et le peuple russe, ce qui devient plus problématique. De même, il nous faut comprendre, ou tout du moins respecter, qu’il existe une souveraineté du peuple russe. Ce dernier décide, dans l’espace offert par un imaginaire politique particulier, quel sera son dirigeant. S’il s’avérait que la souveraineté du peuple russe était bafouée et que des barrières se dressaient afin d’étouffer ses revendications là, et là seulement, nous pourrions réfléchir à des perspectives d’action. Ces questions doivent nécessairement appeler une réflexion plus globale sur les concepts de souveraineté et d’ingérence et doivent nous amener à nous avancer avec prudence dans des cultures politiques dont nous sommes étrangers.

Le seul vrai concurrent que Poutine devait battre ce dimanche, c’était le Poutine de 2012 et son score.’, voilà comment le quotidien russe Vedomosti réagissait à la victoire du dirigeant russe. Pour autant, comme nous l’avons vu, les enjeux étaient multiples. Même sans surprise une élection peut parler de l’époque et, plus important encore, de la culture politique d’un pays. Là où nous avons tendance à projeter nos fantasmes sur la Russie de Poutine il serait préférable de comprendre cet imaginaire politique et d’éclairer d’une lumière nouvelle des analyses qui deviennent caduques. Entre la condamnation systématique et la complaisance couplable s’offrent à nous des pans entiers de réflexion qu’il nous faut plus que jamais explorer.


 

La rédaction remercie Théo d’avoir fait part de son expertise de terrain.

 

Crédits photographies :

Design article : https://pixabay.com/fr/poutine-le-pr%C3%A9sident-de-la-russie-2972184/

Photo 1 : http://en.kremlin.ru/events/president/news/49220

Photo 2 : http://en.kremlin.ru/events/president/news/53199/photos/46158

Photo 3 : http://www.kremlin.ru/events/president/news/54620/photos/48556

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