Ordinary Day, quand la comédie musicale se fait politique.

Le dernier morceau de Todrick Hall, dévoilé le 14 mars dernier, se nomme Ordinary Day. C’est une scène de vie banale comme il en existe tant. Un jeune garçon rentre chez lui, un cornet de glace dans une main, des poissons rouge dans l’autre. Les fenêtres s’ouvrent, les regards suspicieux s’égarent, une voiture ralentit et quelques secondes plus tard le voilà à terre, mort. Comme prophétique, le nom de la rue nous prévenait déjà de ce qu’il allait se passer. Lue à l’envers, Novyart Steet se transforme en Trayvon Street et sert de décor à l’histoire de Trayvon Martin, l’adolescent afro-américain tué par balle en 2012. 


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Une soirée ordinaire

Nous sommes le 26 février 2012 à Sanford, en Floride. Trayvon Martin alors âgé de 17 ans est en visite chez son père. Revenant de la supérette du quartier et s’apprêtant à rentrer chez lui, il se fait remarquer par un voisin., George Zimmerman, qui est chargé de la sécurité du quartier. Soupçonnant le jeune homme de préparer un mauvais coup Zimmerman appelle la police, signale la présence de Martin, et sort dans la rue afin de le confronter. Une altercation éclate alors entre les deux individus. Zimmerman se retrouve à terre, le nez en sang, et tire une balle dans la poitrine du jeune homme qui décédera quelques instants plus tard. L’homme plaidera la légitime-défense et, malgré le fait que Trayvon n’ait pas été armé lors de l’incident, sera acquitté en Juillet 2013. Une vague de protestation saisit alors les Etats-Unis et raviva le débat autour des violences racistes et du port d’arme.

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Une histoire à l’envers

A l’image du nom de la rue c’est tout le clip qu’il faut ici lire à l’envers. La petite banlieue bourgeoise, majoritairement blanche, est ici peuplée d’afro-américains. La décence, l’argent et la courtoisie ne sont donc plus l’apanage de la petite bourgeoisie blanche américaine. C’est maintenant aux afro-américains de s’inquiéter d’une présence étrangère dans leur quartier et de lancer des regards suspicieux. Dans ce nouveau monde Trayvon Martin, joué par un jeune homme blanc aux yeux bleus, devient l’exception à la règle, l’irrégularité. Mais le parallèle ne s’arrête pas là. Comme un miroir déformant que l’on mettrait en face d’une réalité que l’on souhaite souligner, Todrick Hall dénonce jusqu’à la sexualité des protagonistes. En effet, les couples qui se mettent à danser juste après le crime du garçon sont tous homosexuels. Une fois de plus la décence passe du côté de ceux qui sont d’habitude considérés comme des irrégularités dans ce genre de quartiers.

Une comédie musicale politique

C’est peut être là la plus grande force de ce clip. Utilisant les codes traditionnels des comédies musicales Todrick Hall réussit à créer un sentiment de malaise. D’un côté une musique entraînante, des sourires et une chorégraphie de groupe. De l’autre, un corps gisant au sol. La comédie musicale permetde parler de violence sans réellement la montrer. Une bulle de chewing-gum qui explose en guise de coup de feu et de l’eau pour remplacer le sang : voilà comment Todrick Hall réussit à suggérer la violence de la scène. Peut-être même que cette dernière réside ailleurs. ‘Oh, we know, the world’s a scary place, we learn to turn and look the other way‘ chantent les protagonistes alors que le jeune homme vient d’être fraîchement abattu. C’est dans cette insensibilité, cette volonté de vivre dans une prophétie auto-réalisatrice, que réside réellement la violence. On enjambe le corps en chantonnant, on balaye la poussière sous le tapis et la vie continue. Ce parallèle permet de se poser la question suivante : si ce clip choque, où passent donc les indignations lorsque la réalité reprend son rôle et que chacun reprend sa place?

On notera néanmoins que Todrick Hall a ici pris quelques libertés. Dans le clip, la scène se passe de jour ce qui permet de souligner la complicité de tout le quartier. La mort de Trayvor Martin a néanmoins eu lieu de nuit. De même, George Zimmerman n’était pas policier, mais nous pouvons supposer que l’ambition était ici de raconter la violence raciste et donc les nombreuses violences policières. Enfin, le clip dépeint un Trayvor Martin désemparé par ce qui se joue devant lui, alors qu’en réalité George Zimmerman s’est lui aussi retrouvé avec de nombreuses lésions au visage. Peut-être faut-il ici accepter de ne pas être trop pointilleux et d’embrasser les imprécisions en ce qu’elles décrivent tout de même un schéma global de violences.

‘ On enjambe le corps en chantonnant, on balaye la poussière sous le tapis et la vie continue. ‘

Ordinary Day crée cette gêne immense pour celui qui, à l’écoute du morceau, choisit d’ouvrir les yeux et de voir le clip. Composé de 30 titres, l’album Forbidden de Todrick Hall sort aujourd’hui. Au programme? Une nouvelle épopée théâtrale, musicale, cinématographique et surtout, politique.

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