Edito : le terroir est-il pétainiste?

L’événement a lieu une fois par an à Paris. Hommes politiques et journalistes se retrouvent dans les allées étroites du Salon de l’Agriculture, caressent une ou deux vaches et s’attardent à quelques commentaires politiques entre deux verres de vin. Oui, une fois par an, le terroir a le droit de Cité dans la capitale française. Une fois par an, donc, je me surprends à observer ce curieux rassemblement. Que peuvent-ils tous trouver de si formidable à cette province reconstituée, standardisée, épurée de ses odeurs, ses couleurs et ses lumières? Comme ils partiraient en safari, beaucoup sont ceux qui découvrent avec tendresse ou surprise, bienveillance ou terreur, la réalité de la terre. De cette réalité là, j’en viens, et il m’apparaît aujourd’hui que sa réhabilitation s’impose.


Qu’est-ce que le terroir?

Le Larousse définit le terroir comme étant cette ‘province, campagne considérée comme le refuge d’habitudes, de goûts typiquement ruraux ou régionaux.’ Si cette définition a le mérite de faire rentrer une réalité si complexe dans un si petit nombre de mots, elle se révèle néanmoins incomplète. Le terroir naît d’un accident heureux. Il est le fruit d’une certaine géologie qui façonne une géographie, permet une agriculture et des modes de vie. Le terroir, donc, est l’association d’un sol, d’un artisanat, d’un climat et de la valeur que nous décidons d’y accorder. Il serait d’ailleurs bien compliqué, pour qui tenterait de traduire le mot, de trouver des équivalences dans d’autres langues. Oui, le terroir est une exception française en ce que sa dénomination permet de faire dialoguer les Hommes, la terre et l’artisanat. Le terroir est l’espace symbolique de rencontre entre passé et présent et le cadre de vie de ces gens normaux et passionnés. Le terroir, en somme, c’est le récit du quotidien.

Un terroir attaqué

Le terroir se voit actuellement attaqué de plusieurs côtés. Les premières pressions qui s’exercent sur lui, celles qui sont certainement les plus visibles, sont exogènes. La généralisation d’un modèle économique mondialisé et productiviste nuit au terroir en ce qu’elle met les agriculteurs français à genoux. A l’appel de la FNSEA, le principal syndicat agricole, ils étaient 20 000 à manifester, en février dernier, contre le traité de libre échange UE-MERCOSUR. Au centre des manifestations une même peur, que les différents traités de libre-échange actuellement en discussion (CETA, MERCOSUR) ne détruisent l’agriculture française en la mettant face à une nouvelle concurrence déloyale. De même, la question des modes de distribution (hypermarchés, supermarchés..) est essentielle. L’époque n’est en effet pas aux circuits courts et voit les intermédiaires, et donc les marges, se multiplier entre le producteur et le consommateur. Ainsi, un pays qui ne permet pas à ses agriculteurs de vivre dignement crée lui-même les conditions de sa dépendance à l’importation. Dans ces pressions exogènes on trouve aussi le changement de nos habitudes alimentaires. Alors que nous avons fait croire à chacun que manger bien équivalait à manger cher, alors que la malbouffe s’est durablement installée au sein de la population, le discours sur le terroir devient vite inaudible.

Mais ces pressions ne sont pas simplement extérieures, elles sont aussi endogènes, c’est-à-dire qu’elles naissent au sein-même du terroir. Ce dernier est en effet souvent associé à cette France raciste, réactionnaire, homophobe et patriarcale. Pire même, la France du terroir c’est la France collaborationniste. Si ces observations peuvent paraître tirées par les cheveux elles racontent tout de même les stigmates que portent la campagne. Le 25 Juin 1940 Pétain s’exclamait « La terre, elle, ne ment pas« . La phrase, originellement écrite par Emmanuel Berl, restera gravée chez beaucoup comme la marque de l’obscurantisme provincial face aux lumières citadines. De même, le terroir a aussi été instrumentalisé à des fins hautement contestables. Comment ne pas se souvenir des apéros ‘saucisson-pinard’ organisés dans la capitale en 2010 afin de lutter contre la prétendue islamisation du pays? Une fois de plus le terroir était renvoyé à la fermeture, au récit d’une France éternelle et réactionnaire. Le journal télévisé de TF1, connu pour ses escales en région, fut aussi l’objet de nombreuses moqueries. Le terroir, enfin, devint donc l’objet de railleries. Il existe une confusion dans l’imaginaire collectif sur ce qu’est réellement le terroir et ce qui relève du fantasme. Ainsi, il ne peut y avoir de protection du terroir sans une réhabilitation de sa mémoire, sa grandeur et sa beauté. 

Produits_terroir.jpg

Une nécessaire réhabilitation

S’il m’apparaît qu’il nous faut nous battre pour la préservation du terroir, encore faut-il savoir pourquoi. Voici un inventaire non-exhaustif des motivations qui devraient être les nôtres.

Parce que c’est une arme politique : contre un modèle économique aliénant, contre la centralisation à la française, pour l’écologie, la cause animale, les liens de sociabilité, la santé et les tissus sociaux et économiques locaux. Parce qu’en somme une consommation consciencieuse est la première des armes politiques.

Parce qu’il est une exception française : Ernest Renan lie, dans Qu’est-ce qu’une nation?, l’idée de nation française à la transmission et la célébration d’un ‘legs de souvenirs‘. Le terroir ayant cette capacité à rappeler le passé dans ses paysages, ses traditions et ses mets, il donne corps à la nation dans les moments les plus banals du quotidien.

Parce qu’il nous raconte la dignité humaine : Aimer, ou tout du moins comprendre et respecter le terroir, est une porte d’entrée vers le bonheur. Pour qui vit en hédoniste, explore les repas et la connaissance avec une même gourmandise, pour qui cherche à comprendre son cadre de vie et les traditions qui s’y sont installées : pour celui-là la vie aura peut-être un sens.  Le terroir, ce récit du quotidien, nous raconte que la dignité humaine se trouve parfois dans un travail que l’on accomplit passionnément, dans un repas partagé, un vin dégusté, dans l’écoute de son corps et le respect de son environnement.

 

Un tel article pourrait vite paraître conservateur ou, pire, réactionnaire. Néanmoins, la protection du terroir résonne en moi comme le ferait la protection des acquis sociaux. S’ériger contre la destruction de ce qui, objectivement, constituait un supplément d’âme et une consolidation de la dignité humaine est le plus progressiste des conservatismes. Et pour ceux qui continueraient à penser que le terroir est forcément discriminant, pour ceux qui tenteraient d’instrumentaliser ce dernier à des fins politiques : je les invite, musulmans, à manger un confit de canard, et végétariens, à manger un fromage basque avec de la confiture de cerises. Une table, même bien dressée, ne saura régler la totalité des problèmes mais elle nous forcera au moins, pour une fois, à nous regarder en face et à discuter.

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