Vers un nouvel antisémitisme?

Le meurtre de Mireille Knoll, l’octogénaire assassinée à son domicile parisien le 23 mars dernier, fait l’actualité depuis plusieurs semaines. La décision du parquet de Paris de retenir la piste de l’assassinat antisémite est venue alimenter le débat sur la résurgence de l’antisémitisme. En effet, un des suspects mis en examen lundi soir pour ‘homicide volontaire’ aurait affirmé avoir entendu le second suspect crier ‘Allahou akbar’ en commettant les faits. Une telle révélation, si elle ne doit pas être prise pour argent comptant, rappelle néanmoins l’assassinat, en avril 2017, de Sarah Halimi. Alors rouée de coups et défenestrée depuis le troisième étage de son immeuble, la femme de 65 ans était morte sur le moment. Son assassin, Kobili Traoré, aurait hurlé ‘J’ai tué le sheitan’ après son passage à l’acte. Ces faits divers relancent à chaque fois un débat sur l’antisémitisme en France et notamment sur l’émergence d’un nouvel antisémitisme au sein des quartiers populaires. Contre Culture se propose aujourd’hui d’en analyser la pertinence.


Une brève histoire de l’antisémitisme

L’antisémitisme, défini par le Larousse comme l’attitude ‘systématique de ceux qui sont hostiles aux juifs et proposent contre eux des mesures discriminatoires‘, n’est pas un bloc monolithique. Si la haine du Juif est millénaire, elle s’incarne néanmoins de plusieurs manières et repose sur différents fondements. Si on s’attarde sur l’histoire de ces haines on se rend vite compte qu’elles émanent de différents groupes et qu’elles mobilisent différents argumentaires. Premièrement, il existe un antisémitisme religieux, qui fait du Juif l’assassin du Christ. Le peuple juif, dans sa globalité, devient ainsi le peuple déicide et permet à l’Église de développer un discours ouvertement raciste. Pour Pierre-André Taguieff dans La judéophobie des modernes les Lumières constituent aussi un moment antisémite en ce que le Juif devient l’ennemi objectif de la modernité parce qu’ancré dans le religieux. Apparaîtra ensuite un antisémitisme anti-capitaliste accusant les juifs d’être les grands gagnants de la nouvelle économie qui se met en place, les protecteurs du capital. Enfin, la Shoah représente l’aboutissement d’une nouvelle forme d’antisémitisme, cette fois racial et essentialiste, qui attribue une infériorité biologique au peuple juif par rapport à la ‘race blanche’.

La France telle qu’elle est aujourd’hui voit parfois resurgir ces différents antisémitismes. Si on applique ces derniers à l’échiquier politique français on se rend compte qu’il existe traditionnellement des réflexes de haine à gauche comme à droite. A l’extrême droite, ce qui paraît ici le plus évident, il existe un antisémitisme racial et religieux qui continue à voir le Juif en terme d’irrégularité et de déviance. A gauche, et c’est là plus subtil à remarquer, il existe toujours un antisémitisme anti-capitaliste. Il est bien sûr loin d’être majoritaire mais s’incarne, par exemple, dans la fameuse image repostée par Gérard Filoche montrant un Emmanuel Macron portant un brassard nazi affublé d’un dollar aux côtés de Patrick Drahi, Jacob Rothschild et Jacques Attali. De même, plus de 500 personnes ont manifesté lundi 26 mars devant le Parlement britannique afin de dénoncer le soutien apporté par Jeremy Corbyn, le leader du Parti travailliste britannique, à une fresque qui représentait des banquiers jouant au Monopoly sur le dos des pauvres. L’antisémitisme, peu importe sa forme, a donc une place dans l’imaginaire collectif. Nombreux sont d’ailleurs ceux qui pensent qu’un nouvel antisémitisme serait apparu depuis le XXIème siècle et qu’il serait devenu le lieu de rencontre symbolique entre les différents antisémitismes du passé.

Un nouvel antisémitisme ?

Ce nouvel antisémitisme serait une chimère apparue à la fin du XXème siècle qui rassemblerait les antisémitismes traditionnels (ceux évoqués ci-dessus) mais qui serait complété par une haine présente au sein de l’islam radical. Ce nouvel antisémitisme doit néanmoins composer avec un nouveau facteur, la création de l’État d’Israël en 1948, et l’impossibilité depuis des années à résoudre le conflit israélo-palestinien. Le nouvel antisémitisme serait donc un mélange d’antisionisme, d’antiaméricanisme, d’anti-impérialisme et d’autres fondements, plus traditionnels, de la haine adressée aux juifs. Cette violence nouvelle émanerait, pour certains, des quartiers populaires qui importent la question israélo-palestinienne et développent un discours de haine envers Israël et donc envers les juifs. L’affaire Ilan Halimi est souvent mobilisée afin d’illustrer ce nouveau phénomène. Le jeune homme, enlevé puis séquestré et torturé pendant trois semaines par le ‘gang des barbares’ avait été retenu prisonnier car ses malfaiteurs estimaient que sa famille, juive, était nécessairement riche et donc pouvait payer une rançon. La sympathie pour le peuple palestinien se transformerait chez certains en une haine envers les juifs consubstantielle à la détestation de l’État d’Israël et de ses agissements. Le phénomène se poursuit ensuite dans des formes variées : remise en cause de la Shoah, crise mémorielle et complotisme pénètrent ainsi certaines couches de la société et participent à la création d’un antisémitisme polymorphe.

Le ministère de l’Intérieur s’inquiétait le 31 janvier dernier de l’augmentation ‘préoccupante’ des actes à caractère antisémite sur l’année 2017. L’augmentation de l’antisémitisme en France semble ainsi incontestable. C’est néanmoins l’explication des racines et des porteurs de cette violence qui reste problématique. Que l’islam radical porte en son sein une haine des juifs, oui. Que cette haine soit aussi présente au sein de la communauté musulmane dans son ensemble, non. La théorie du nouvel antisémitisme atteint ses limites lorsqu’elle devient incapable de dissocier antisionisme et antisémitisme. A l’image d’Emmanuel Macron qui expliquait l’année dernière que ‘l’antisionisme […] est la forme réinventée de l’antisémitisme’ beaucoup sont ceux qui lient les deux phénomènes. Il existe en effet un antisionisme qui essentialise les juifs, les voit comme les collaborateurs d’une politique israélienne hautement condamnable, et décrète ainsi leur illégitimité ainsi que celle de l’État d’Israël. Cette analyse est problématique en ce qu’elle se refuse à accorder aux juifs la possibilité de compatir avec le peuple palestinien et de condamner les agissements d’un gouvernement. L’illégitimité de l’action politique d’Israël doit-elle forcément entraîner l’illégitimité de l’État d’Israël ? Peut-être faudrait-il rappeler qu’un gouvernement n’est rien d’autre que l’incarnation temporaire d’un État. S’il peut en salir l’image il ne peut néanmoins pas en ébranler la légitimité sur le long terme. De même, peut-être faudrait-il regarder en face la question israélo-palestinienne en ce qu’elle ravive sans cesse les tensions internationales et nationales.

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