Le Nutella, cette merde.

C’était en Janvier dernier. Dans plusieurs supermarchés français se déroulent de bien étranges scènes d’émeutes. Au milieu de cette mêlée de mains avides, des pots de Nutella soldés à -70%. Les médias et les Hommes politiques s’emparent alors de l’affaire, s’attardent à quelques commentaires hasardeux, et puis l’anecdote est succédée par une autre. Néanmoins, si un tel exemple peut paraître anecdotique il nous interroge néanmoins sur la situation financière de beaucoup de ménages français ainsi que sur la nécessaire éducation au goût qui doit être proposée aux enfants. 


« Quand l’émeute montre la misère l’idiot regarde le Nutella! » tweetait Jean-Luc Mélenchon le 16 Janvier dernier. En détournant un proverbe chinois l’homme politique se place ainsi du côté de ceux qui, à l’annonce des émeutes, préféraient parler misère que malbouffe. Si les gens se précipitent sur des pots de Nutella à 1,40€ (au lieu de 4,50€), c’est parce qu’ils n’ont normalement pas les moyens de se payer ce genre de produits. Une telle réalité ne peut être daignée. Oui, il existe encore malheureusement énormément de foyers dans lesquels, la fin du mois venue, 3,10€ de réduction peuvent faire la différence. On peut aussi argumenter, comme le fait Martine Court dans Sociologie des enfants, que les familles populaires offrent ce genre de produits à leurs enfants afin de leur faire goûter à un luxe auquel ils n’ont normalement pas accès. Ainsi, oui, nombreuses sont les familles dont les enfants demandent tout bêtement à pouvoir consommer les mêmes produits que leurs camarades. En goûtant au Nutella, donc, ils goûtent aussi à un peu de confort.

jlm

Néanmoins, pour reprendre les termes de Jean-Luc Mélenchon, n’est pas forcément idiote la personne qui s’attarde à regarder le Nutella. Misère et malbouffe sont scientifiquement prouvées comme étant reliées. Les personnes les plus pauvres sont plus susceptibles d’être en surpoids. Il faut donc se poser la question suivante : pourquoi nos désirs se cristallisent-ils sur ces produits là? En dehors de la simple lecture sociale entamée dans le premier paragraphe de cet article, ne pouvons-nous pas développer une réflexion sur l’addiction que provoquent ces produits et sur notre possible émancipation? Jean Baudrillard décrivait déjà en 1970 dans La société de consommation le passage d’une société du besoin à une société du désir basée sur le branding et sur une consommation pensée comme un moyen de se différencier par rapport aux autres. Dans cet environnement de consommation de masse les émeutes ne sont donc plus des « émeutes du pain« , c’est-à-dire des émeutes du besoin, mais bien des débordements d’envie. Comme le résume Baudrillard « À un Diable qui apportait l’Or et la Richesse s’est substituée l’Abondance pure et simple. Et au pacte avec le Diable le contrat d’Abondance. ». Il n’y a rien de mal à désirer consommer un produit même si ce dernier se révèle nocif. Ce qui est néanmoins problématique c’est cette asymétrie d’information entre producteur et consommateur. Faire un choix libre, oui, mais un choix éclairé. Pour cela il faut que le consommateur puisse pouvoir attribuer à un produit un impact sur la santé et l’environnement. Sans conscience il n’y a pas de choix qui puissent être libres.

Pour une éducation au goût

De même que la conscience est indispensable dans la formation d’un choix éclairé, il convient d’interroger les addictions que créent ces produits. Shootés par des quantités astronomiques de gras et de sucre, sommes-nous réellement libres de formuler des choix éclairés? De la même manière que la contemplation nous devient presque impossible tant notre monde est envahi par les stimuli, notre plaisir gustatif tend à se résumer à ces décharges de sucre et de gras. L’éducation au goût, donc, paraît être la seule à pouvoir remettre de la nuance, de la dignité et du sens dans l’acte alimentaire. Ainsi, au même titre que l’école est là pour émanciper les élèves de leurs obscurantismes, elle doit leur proposer de s’émanciper de leurs habitudes alimentaires. Libre ensuite à l’élève d’adapter ou non ses pratiques, si l’erreur persiste c’est qu’elle est volontaire (ce qui n’exclut pas une réflexion sur les déterminants économique de cette persistance). L’Association Nationale pour l’Education au Goût des Jeunes, créée en 2012, propose ainsi de réunir deux définitions de l’éducation au goût : son objectif de santé publique et son objectif de réappropriation de l’acte alimentaire. Alors que le premier se base sur un modèle de transmission vertical entre le professeur et l’élève (informations nutritionnelles, apport scientifique…), le second insiste sur la sensorialité de l’apprentissage. Comme le résume l’association, « l’éducation au goût engage la personne incarnée à la fois dans un corps et une culture« . Ainsi, il faut bâtir une nouvelle compréhension de l’alimentation. Du producteur au consommateur, de la nutrition au « goûter », nous devons collectivement repenser la pédagogie éducative sur le sujet.

Le Programme National Nutrition Santé (PNNS) ainsi que le Programme National pour l’Alimentation (PNA) fournissent déjà un cadre pour cette nécessaire réforme. Néanmoins, si des décisions ont déjà été prises (interdiction des distributeurs de produits alimentaires dans les écoles, encadrement des collations…) le problème semble encore être survolé. L’éducation au goût, si elle cristallise bien sûr des problématiques de santé publique (notamment l’obésité infantile), ne doit pas oublier l’immatériel. Son rôle est aussi de créer du sens, de faire comprendre que la malbouffe n’est pas une fatalité et d’encourager les enfants à s’émanciper de la publicité comme du réconfort coupable que procurent des produits comme le Nutella. Pour cela? Il faut penser une réelle association entre les différentes disciplines (économie, SVT, géographie…) et les différents acteurs (personnel éducatifs, intervenants extérieurs…).

Il n’est bien sûr pas question ici de prôner une vie monacale. Néanmoins, entre les monastères et les émeutes de supermarché il nous reste des espaces entiers de réflexion et de pédagogie à explorer afin de redonner du sens à notre alimentation, de protéger notre environnement et, qui sait, de protéger la dignité humaine.

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :