Transhumanisme : l’inquiétante post-humanité

Qui n’a jamais rêvé, enfant, de pouvoir repousser indéfiniment la mort? Après la prise de conscience de notre finitude vient souvent le déni et l’inclinaison candide pour des solutions que l’on espère salvatrices. Médecine, informatique, neurosciences, voilà qui pourrait nous permettre de vivre jusqu’à 200 ou 300 ans, non? De ces espérances enfantines certains en ont néanmoins fait des projets de recherche et s’attellent, depuis des années déjà, à créer l’Homme de demain. Entre l’excitation pour la recherche fondamentale, l’espoir de ses applications pratiques et les implications philosophiques, politiques et économiques qui en découlent : bienvenue dans le transhumanisme. 


Tuer la mort

« Tuer la mort« , voilà une des missions que s’est donné Google à travers Calico, sa société de biotechnologies, fondée en 2013. Le géant d’Internet, tout comme le reste des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), s’est en effet positionné comme leader dans la recherche transhumaniste. A l’aide des nanotechnologies, biotechnologies, informatique et autres sciences cognitives, les fameuses NBIC, Calico s’atèle à augmenter l’Homme dans sa longévité comme dans ses capacités physiques et mentales. Ces derniers travaillant notamment sur les rats-taupes qui, contrairement à la plupart des mammifères, ne présentent pas de signes significatifs de vieillesse à l’âge adulte. Comprendre pourquoi ces animaux, contrairement aux souris par exemple, vivent plus longtemps et en meilleur santé pourrait permettre aux Hommes de vivre une vie « plus saine et plus longue ».

La liste des exemples est longue : corps cyborgs, cerveaux connectés à des intelligences artificielles, puces intégrées et autres séquençage et ingénierie du génome humain sont déjà étudiés par les chercheurs employés de Calico. Le but? Atteindre une longévité de 200 à 300 ans et s’émanciper de nos limites biologiques. Pour Jacques Testart, biologiste à l’origine du premier bébé éprouvette français et auteur de Au péril de l’humain, les promesses suicidaires des transhumanistes (Seuil ; 2018), le transhumanisme est d’avantage une idéologie appuyée par la technologie qu’une science à proprement parler. La science étant par essence évolutive, contradictoire et réfutable, le transhumanisme, lui, ne peut prétendre à ce titre. La grande force des chercheurs en transhumanisme réside cependant dans leur capacité à se nourrir et à utiliser les travaux d’autres chercheurs, publics ou privés, dont les recherches constituent involontairement des outils ensuite accessibles à tous. Ainsi, la découverte d’un outil comme CRISPR-Cas9 qui agit comme une paire de ciseaux génétiques pourrait permettre la mise en place d’une ingénierie embryonnaire quand bien même cela n’avait pas été prévu par les deux chercheuses à l’origine de cette recherche. Nombreux sont donc les chercheurs qui, pétris ou de non de cette idéologie, participent à son avancée.

hal-gatewood-405338-unsplash.jpg
Photo de Hal Gatewood sur Unsplash

Des implications pratiques

Ainsi se posent d’inévitables questions sur le bien fondé de telles recherches et sur les possibles mises en application qui pourraient en découler. L’étude du transhumanisme devra nécessairement nous amener à nous interroger sur les points suivants.

La question de l’eugénisme :  si nous avons pour habitude d’associer l’eugénisme à la création de l’enfant parfait, le transhumanisme, lui, cherche à manipuler le vivant de l’embryon jusqu’à la mort. La seule porte d’entrée ne se résumera bientôt plus aux  seules modifications embryonnaires. A l’aide des nouvelles technologies, de nouveaux médicaments et autres prothèses, ce sera l’Homme vivant qu’il sera possible de modifier dans sa chair afin de le rendre plus performant et plus résistant.

La domination de la recherche par les GAFAM : un des problèmes majeurs du transhumanisme réside dans l’appropriation, par des intérêts économiques privés, de la recherche. Les Hommes politiques étant pour la plupart dépassés par ces problématiques et les Etats ne souhaitant pas financer de manière significative les recherches publiques sur le sujet, nous nous condamnons à remettre l’avenir de l’espèce humaine dans les mains de pouvoirs non-régulés. De plus, l’époque allant à la mise en place progressive d’une cartographie biologique de nos prédispositions individuelles en terme de maladie, la question de l’usage qui est fait de ces données se posera nécessairement. Le transhumanisme, donc, est aussi une question de souveraineté si nous souhaitons que les secrets de notre patrimoine génétique ne soient pas captés par une poignée d’entreprises californiennes.

Un changement de paradigme pour la médecine : jusqu’ici la médecine s’était toujours inscrite dans une logique thérapeutique en identifiant des pathologies et en tentant de les soigner. On peut noter ici une légère bifurcation, celle de la chirurgie esthétique, qui s’éloigne du modèle traditionnel en ce qu’elle traite des maux intérieurs sans pour autant changer drastiquement ce qu’est l’Homme par essence. Le transhumanisme, néanmoins, signe le passage d’une médecine thérapeutique à une médecine augmentative dont le but est clairement d’améliorer les capacités et non plus de les restaurer. Luc Ferry, dans La révolution transhumaniste (Plon ; 2016), prend l’exemple de ces puces déjà existantes qui, une fois implantées au niveau de la rétine, permettent aux patients aveugles de retrouver la vue. Qu’adviendrait-il si ces puces permettaient un jour non plus de recouvrir une faculté perdue à cause d’une pathologie mais de développer chez l’Homme une vision similaire à celle que possèdent les aigles? Dans le premier cas la médecine répond à une maladie, dans le second elle transforme l’humain. De plus, il y a fort à parier que l’armée pourrait être très vite intéressée par cette vision nouvelle qui pourrait lui être particulièrement utile mais qui ferait largement dépasser ces découvertes du stricte cadre médical.

Un sérieux risque de discrimination : l’avènement d’un nouveau marché où se rencontreront les industries pharmaceutiques, les pionniers des nouvelles technologies et de l’informatique ainsi que les consommateurs en quête de jouvence, constitue un terreau d’incertitudes. Difficile en effet de prévoir les fluctuations de la tarification de ces nouvelles pratiques (implants, médicaments, puces…). Si le schéma traditionnel d’une baisse progressive des tarifs est envisageable, l’accaparation de la longévité par les plus aisés ne doit pas être négligée car elle constituerait une division fondamentale dans le rapport que chacun entretient vis à vis de sa propre temporalité. De plus, l’époque tendant à cartographier de manière de plus en plus précise nos prédispositions génétiques en terme de maladie (comme expliqué plus haut), comment s’assurer que ces données ne tombent pas dans les mains des banques, assurances et autres mutuelles qui pourraient ainsi refuser certaines prestations de manière totalement arbitraire à ceux dont on sait qu’ils pourraient tomber malades? L’usage privé et la marchandisation de ces données constituerait sans nul doute un nouvel enjeu primordial pour des discriminations qui, en plus d’être économiques, pourraient bientôt devenir biologiques.

sai-kiran-anagani-61187-unsplash.jpg
Photo de Sai Kiran Anagani sur Unsplash

Des enjeux philosophiques

A ces enjeux pratiques il nous faut ajouter des enjeux philosophiques dont les implications sont certainement encore plus importantes à considérer.

L’individu roi : vivre plus longtemps, nous l’avons certainement tous un jour souhaité. Néanmoins, comment dépasser le respect des volontés individuelles afin d’atteindre le commun? Il nous faudra nécessairement réguler les recherches et les applications pratiques du transhumanisme et donc brider, d’un manière ou d’une autre, la quête universelle de jouvence, et ce même si elle émane de citoyens qui peuvent formuler librement leurs choix.

Un capitalisme 2.0 : que penser du progrès lorsqu’il s’aligne avec les impératifs du système économique contemporain? La marchandisation de la mort qui deviendrait ainsi un bien de consommation comme un autre, la recherche de la performance, de la rentabilité et de la compétitivité,  sont autant de signaux qui devraient nous alarmer sur ce capitalisme 2.0  qui s’insinuera bientôt jusque dans nos peaux.

L’imaginaire enfantin : Jacques Testart, dont les travaux sont cités plus haut, décrit le transhumanisme comme la rencontre entre un infantilisme archaïque (une volonté de tout résoudre et d’éviter le malheur) et une avancée des technologies qui rend possible pareilles aspirations. Parallèlement, le transhumanisme s’est déjà installé dans la culture populaire par la fenêtre que constitue la science-fiction. Du concevable au possible il n’y a désormais plus qu’un pas.

Le nouvel Homme : pour comprendre le transhumanisme il faut saisir ce en quoi il s’attaque à l’Homme dans son essence et non pas seulement aux hommes. Ainsi, si nous définissons la vie comme le faisait Marie François Xavier Bichat, c’est à dire comme « l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort » alors comment penser la vie s’il n’y a plus de mort, ou si a minima elle ne s’insère plus dans temporalité naturelle?

Le nouveau rapport au progrès : Orwell nous avait pourtant déjà prévenus. « Quand on me présente quelque chose comme un progrès, je me demande avant tout s’il nous rend plus humains ou moins humains » disait-il. Le progrès n’est donc pas par essence bon. Non, la réelle question que nous devons nous poser est celle de l’apport que constitue ou non un progrès à la dignité humaine et à l’humanité. Le risque, peut être, serait de céder à la tentation de l’hybris, cette démesure déjà théorisée par les Grecs, dont la jouissance entraînerait de sérieuses implications sur l’essence même de l’espèce humaine.

fancycrave-530798-unsplash.jpg
Photo de Fancycrave sur Unsplash

Comment nous en sortir?

L’histoire des technologies nous pousse à croire que pareilles innovations se resteront jamais l’abris de nos usages. Du moment où elles existent, nombreux seront ceux qui voudront les expérimenter. La question n’est donc pas de savoir si cela adviendra mais quand cela adviendra et comment nous devons nous y préparer. Composer avec ces technologies nécessitera ainsi l’usage du politique afin de les réguler et de faire en sorte que les citoyens restent collectivement maîtres du futur de l’espèce. La problématique ici est pourtant vaste. Comment réguler ce qui, obligatoirement, sera voulu par les citoyens, octroyé par des puissances privées, et qui ce qui sera soumis à des législations variables selon les pays? Si nous interdisons, d’autres pays autoriseront et créeront un appel d’air. Si un comité d’éthique français alarme, les recherches et les applications continueront ailleurs. De plus, le peu d’intérêt porté à la question à la fois par les citoyens et les Hommes politiques ainsi que le manque de connaissance alarmant de ces derniers nous condamne pour l’instant à laisser filer des problématiques dont nous ne comprenons ni les enjeux, ni le fonctionnement. Le transhumanisme est donc technique, opaque et international. Jacques Testart esquisse pourtant des pistes de sortie de crise : désacraliser le besoin d’immortel, informer les citoyens sur les possibles répercussions, former les élites en place, et surtout, créer un nouvel imaginaire dans lequel la réelle quête de sens ne peut être dissociée de notre finitude. Sans cela, les avancées de la techno-médecine ne feront qu’asservir un peu plus les Hommes dans une post-humanité qui verrait la lutte des âges remplacer la lutte des classes.

Le transhumanisme cherche donc repousser la mort sans chercher à la penser. Il esquisse l’après alors que nous ne savons toujours pas penser dignement à la vieillesse.  Ainsi, arriver au point où la mort n’exercera plus son impérieuse pression sur nous ne constituera pas pour autant la fin de nos problèmes. Si l’être devient infini l’univers, lui, restera fini. Dans sa temporalité (la fin des temps) comme dans sa spatialité (la démographie) il nous rappelle à quel point il n’est de culture et de civilisation pérennes sans une juste considération de la nature et de ses limites.

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :